L'Herbu

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Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier

Le coût prévisible de la défaite

Le coût prévisible de la défaite

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La défaite désormais inévitable de la mobilisation considérable contre la Loi Travail, dont sont responsables les directions syndicales et politiques de gauche, aura des conséquences désastreuses pour les travailleurs et la population dans les mois et années qui viennent. Cette défaite ouvrira une voie royale à Marine Le Pen, et surtout à Sarkozy, pour les élections présidentielles de 2017.

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Depuis Marx et Engels, nous savons que l'histoire de l'humanité est avant tout l'histoire de la lutte des classes. Celle-ci n'est pas une idéologie ou une décision de quiconque, c'est une réalité matérielle permanente. Ce n'est pas parce que les Partis Communistes, quelques décennies après la dissolution de la Comintern décidée par Staline lors de la deuxième guerre mondiale pour montrer patte blanche face aux Alliés, ont eté encore plus loin en retirant toute mention de la lutte des classes dans leurs Statuts et leurs textes, que celle-ci a cessé d'être une réalité. Utiliser des formules comme "du temps de la lutte des classes" est à peu près ausi intelligent que de dire "du temps de la pesanteur" ou "du temps de l'évolution des espèces". Qu'on le veuille ou non, il y a eu, il y a et il y aura de la lutte des classes. Et nier cette réalité aboutit à s'interdire de comprendre quelque chose, non seulement à l'histoire passée, mais encore et surtout à la situation politique actuelle, nationale et internationale, et par conséquent à y agir efficacement en fonction des buts que l'on se donne.

Certes, les classes d'aujourd'hui ne sont plus celles de la fin du 19e siècle, avec un prolétariat industriel massif hyper-exploité et maintenu dans une misère extrême (encore que les enfants migrants utilisés comme esclaves en Turquie, ceux des manufactures de vêtement d'Asie ou des mines d'Amérique du Sud n'en diffèrent guère). En Europe occidentale du moins, le tableau d'ensemble s'est complexifié, avec des millions d'employés dans les "services", les bureaux, les commerces, l'agriculture. Mais ce qui reste incontournable, c'est que la société se divise en deux camps aux intérêts irréconciliables, les nantis-exploiteurs et les exploités. Le fossé entre eux, que ce soit en termes de richesse et de pouvoir, ou de besoins et d'intérêts matériels réels, n'a même cessé de s'approfondir depuis un siècle, et tout particulièrement depuis la chute de l'URSS. Même l'idée apparemment simple que, face à la crise environnementale en cours et qui va aller de plus en plus en s'aggravant et se généralisant, "tous les hommes" auraient les mêmes intérêts (idéologie qui a sous-tendu par exemple toutes les actions autour de la COP 21), ne tient pas: pour quelques décennies encore, les nantis pourront largement échapper aux conséquences destructrices de leur manière de gérer la planète, son environnement et ses ressources, en vivant dans des régions et des propriétés largement protégés, en se nourrissant et se soignant mieux que les "sans-dents" et sans-patrimoines, en assurant à leurs enfants une meilleure éducation, en veillant à ce qu'ils disposent, par leurs métiers ou simplement grâce à la transmission du patrimoine, de ressources suffisantes (ou souvent excessives) pour pouvoir vivre confortablement, voyager, éventuellement s'offrir le luxe de "créer" (de l'art par exemple) et contribuer au maintien de l' "ordre social" actuel.

C'est bien cet "ordre social" qu'il faut mettre à bas, et non pas "réformer" ou "améliorer". Actuellement, en France, il est incarné dans la Constitution bonapartiste de Debré résultant du coup d'Etat de 1958 de de Gaulle, qui a mis en place un régime présidentiel fondé sur une élection plébiscitaire et donne les pleins pouvoirs au président-bonaparte pour passer outre aux décisions du parlement quand le jeu en vaut la chandelle. Cette "Constitution du 49-3" est un déni permanent de démocratie.

Les idéologies qui n'ont cessé de se répandre depuis des décennies, et qui ont tenté de substituer à la notion de lutte des classes des notions vagues comme la "citoyenneté" sans frontières, la "démocratie directe", les "débats" non suivis d'action efficace (voir mon billet du 5.12.15 sur la "démolalie"), tout comme les affirmations du style "l'Etat c'est nous" (alors qu'il constitue la concrétisation de la domination d'une classe sur la société), non seulement entretiennent la confusion et l'incompréhension de ce qui est en jeu, mais encore désarment les militants et les entraînent sur des voies sans issue... 

Quelle meilleure illustration de ces idées générales que le combat autour de la "loi Travail"? Le projet de cette loi est sorti des cartons peu avant la fin d'un quinquennat d'un  président "de gauche" traître, désavoué par une écrasante majorité de la population du pays, et qui sait bien qu'il n'a "plus rien à perdre" avant les élections de 2017 qui sonneront sa Bérézina et celle du parti "socialiste". Le but de cette loi est lumineux pour tous: c'est de détruire le Code du Travail, qui n'a jamais été concédé de bonne grâce par le patronat mais imposé de haute lutte par les travailleurs au cours de deux siècles de lutte des classes. Depuis des décennies le patronat trépigne d'impatience à l'idée de supprimer ce cadre national de référence pour la protection des droits de salariés. Et depuis des mois on a bien vu que l'écrasante majorité de la population active a clairement pris conscience de l'importance du "parapluie" que ce Code constitue pour elle, et est prête à se battre pour le défendre.

Et comment y parvenir, dans le cas d'une confrontation de classes aussi radicale? Toute l'histoire du dernier siècle, depuis le putsch de Kapp ou Adalen en 1931, en passant par 1936 et 1968 en France (grèves générales toutefois toutes deux trahies), a démontré qu'il s'agit de la seule arme absolue dont disposent les travailleurs pour imposer leur volonté dans une situation comme celle-ci, et ceci en quelques jours ou semaines (au lieu des mois de combats partiels et de confusion menant pour finir à l'échec).

Or, face à cela, qu'avons-nous vu? Des directions nationales qui se sont bien gardées d'organiser une réponse massive, nationale, à cette attaque. Oh certes elles ont organisé, ou encouragé, ou laissé faire, des actions locales ou pontuelles (grèves, occupations, etc.), des manifestations de rues et des "protestations". Mais elles n'ont pas préparé et organisé la grève générale illimitée jusqu'au retrait de la loi. Et les directions politiques "de gauche critique" n'ont pas fait mieux. De Mélenchon appelant les députés à "bien voter" contre cette loi (comme s'il n'y avait pas de 49-3) aux frondeurs qui "énergient protestement" comme Pétain après l'invasion de la "France libre" par Hitler en 1942, tout le monde a joué son rôle pour ne pas organiser la victoire et en fait courber le dos. Quelle organisation politique, en dehors de quelques groupuscules invisibles comme "La Commune" (http://www.lacommune.org/Parti-des-travailleurs/La-commune/r72.html), a appelé à préparer et organiser la grève générale?

Ce qui est en jeu, est-ce de faire "une démonstration de force" comme le revendique Jean-Luc Mélenchon (http://melenchon.fr/2016/06/14/manifestation-14-juin-demonstration-de-force/)? Ou est-ce d'utiliser cette force, puisqu'elle existe, pour faire canner ce gouvernement? Ou bien ne veut-on pas s'y "risquer", car cela aurait de grandes chances de le faire chuter, et même peut-être avec lui le président actuel, et de susciter de nouvelles élections? Serait-ce qu' "on" a peur de ces électrions, car elles pourraient ramener Sarkozy au pouvoir ou y amener Marine Le Pen?

Mais une telle crainte procède d'une incompréhension complète de la lutte des classes. La lutte des classes ne pardonne pas la défaite. La défaite devant le gouvernement Hollande-Valls-MEDEF sur cette question de la loi Travail aura des conséquences considérables dans les luttes sociales pour des années. Après avoir mobilisé les plus combatifs pendant des semaines, avec des conséquences sur leurs salaires et leur vie quotidienne, parfois des blessures lors des manifs, et plus tard même sur leur maintien dans les entreprises, leur dire: "on rentre, ce gouvernement faible et 'de gauche' a été capable de nous battre, donc ce sera pire avec un gouvernement de droite décomplexée", cela reviendra à décourager et démobiliser toute cette génération de militants. Et c'est CELA qui mènera Le Pen, ou plus probablement Sarkozy (qui va très probablement parvenir à éliminer Juppé en interne) au pouvoir.

Après des décennies de reculs et de défaites des travailleurs face à l'Etat et à l'Europe des patrons, des actionnaires et des lobbies, le combat contre la loi Travail constituait une opportunité superbe pour mettre un coup d'arrêt à cette dégringolade, pour mettre à bas ce gouvernement de combat contre les travailleurs, et pour engager le combat contre la Constitution du 49-3, ce "coup d'Etat permanent" comme l'avait justement qualifié Mitterand avant d'en enfiler les habits. Et un tel combat déterminé aurait eu des conséquences positives dans toute l'Europe. Mais pour cela il fallait reconnaître pleinement qu'il ne s'agissait pas d'un "débat de société" entre "partenaires sociaux" mais d'une question centrale de la lutte des classes. Il ne s'agissait pas d'exiger de "pouvoir s'exprimer" comme le fait la CGT aujourd'hui, ou "contester" comme en mai 68, ou "s'indigner" comme c'est devenu la mode en Europe, mais bien de COMBATTRE pour GAGNER. Et du reste lorsque la CGT demande le droit de "s'exprimer", elle ferait bien de commencer par l'appliquer à ses propres troupes. Dans toutes les manifs le mot d'ordre dominant a été et reste "retrait sans condition du projet de loi", mais les directions sundicales le traduisent par "exigence de négociation", ce qui déjà en soi constitue une trahison des manifestants. On n'exige pas de négocier avec un gouvernement qui envoie la police contre ses enfants, on exige son départ.

Aujourd'hui les directions syndicales se focalisent sur le bras de fer avec le gouvernement au sujet de la manifestation du 23 juin que le gouvernement a décidé d'interdire. Mais, tant que les manifestations ne s'appuient pas sur un vrai mouvement national, c'est-à-dire sur une grève générale, cette stratégie mène à l'échec, même si la manifestation a finalement lieu. Dans une situation comme celle-ci, on ne manifeste pas simplement pour "se faire plaisir" dans un défilé "festif", ou par orgueil bafoué, ou simplement pour "se faire entendre" - mais pour contribuer à une victoire dans un affrontement de lutte des classes. Or, depuis la COP 21, il est devenu clair que, dans le climat d'attentats qui domine l'Europe depuis des mois, la manifestation n'est pas une arme adéquate, car elle finit par dresser une partie de la population contre les manifestants, et surtout elle ouvre la porte aux casseurs et autonomes que les directions syndicales n'ont pas les moyens d'empêcher (si elles en ont la volonté) et que le gouvernement ne souhaite pas empêcher car ils polluent les manifs et tendent à obscurcir leur signification et leur bien fondé (voir mon billet "Il faut exclure les autonomes des actions pour le climat" du 30.11.15). Persister dans une stratégie qui a montré ses faiblesses et ses limites est un signe soit d'incapacité à mener un combat à la victoire, soit d'une volonté cachée de ne pas aboutir à la victoire. Les directions syndicales et politiques "de gauche" ne veulent pas mener le combat contre la loi Travail à terme car ce combat menacerait gravement l'Etat actuel et sa Constitution, dont en fait ils s'accomodent très bien car ils ne remettent pas en cause les avantages matériels de l'aristocratie ouvrière (comme l'illustre bien par exemple le remarquable film anglais "We want sex equality"). Il n'y aura pas de solution à ces problèmes tant que les exploités n'auront pas compris qu'ils doivent se débarrasser de leurs directions actuelles et construire de nouvelles organisations contrôlées par la base et au service de leurs propres intérêts.

 

Alain Dubois

22 juin 2016

 

Publication originale:

https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/190616/le-cout-previsible-de-la-defaite

https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/190616/lecoutprevisibledeladefaite

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Mots clés : Article 49-3. Autonomes. Casseurs. CGT. Cinquième République. Code du Travail. COP 21. Démocratie.  François Hollande.Grève Générale. Insoumis. Jean-Luc Mélenchon. Loi Travail. Lutte des classes. Lutte citoyenne. Manifestation. Manuel Valls. MEDEF. Mouvement ouvrier.  Négociation. Parlement.Réformes. Statistiques. Syndicats. T

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