L'Herbu

Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier

Naufrage perpétuel de « la gauche » : une seule solution, dégageons-les tous

5 mai 1789: ouverture des Etats Généraux

5 mai 1789: ouverture des Etats Généraux

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Tous les partis dits « de gauche » se sont déconsidérés pour longtemps ces dernières années. Qu’ils présentent un ou plusieurs candidats à la présidentielle, ils seront balayés. Le seul espoir de faire barrage à la droite serait d’imposer à ces partis le retrait de tous leurs candidats et l’organisation d’Etats Généraux du peuple de gauche pour élaborer un programme et désigner un candidat qui ne soit pas membre de la caste des politiciens professionnels.

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Crise sanitaire mondiale, dérèglement climatique, radicalisation considérable de la lutte des classes, depuis la chute de l’URSS l’histoire de l’humanité a basculé dans une nouvelle phase. De l’Inde à la Birmanie, de l’Afrique à l’Amérique du Sud, et, ce qui est nouveau, au sein même de l’antre du Tigre, aux USA, les peuples se dressent, non plus pour geindre et supplier les gouvernements au service des intérêts impérialistes de devenir « vertueux », mais pour leur arracher le pouvoir et imposer la transition vers une « autre société » fondamentalement différente, au service des peuples. Ce mouvement mondial se répand partout, mais guère dans la vieille Europe, où, depuis la trahison de Tsipras, la « gauche », qu’elle soit institutionnelle ou non, est paralysée et se cantonne dans une position « contestatrice » qu’on pourrait naïvement considérer comme frileuse. En réalité, elle a tout fait, depuis la deuxième guerre mondiale, pour ne pas prendre le pouvoir, ou, lorsque les peuples lui ont imposé de le prendre, elle les a trahis consciencieusement, en menant une politique indistingable, sauf dans le langage employé, de celle des valets affichés de l’ordre capitaliste, au service des profits d’une hyper minorité et de ses obligés.

Il y a un siècle, on pouvait encore rêver qu’il restait du temps pour réaliser l’indispensable révolution mondiale, juste esquissée par la révolution d’octobre puis brisée par l’échec de la révolution dans le reste de l’Europe. Trente ans après, certains avaient déjà compris que « les conditions matérielles de la révolution mondiale étaient non seulement mûres, mais avaient commencé à pourrir », principalement en raison du contrôle exercé sur la classe ouvrière et les peuples du monde entier par le stalinisme, ce cancer du mouvement ouvrier et révolutionnaire. La situation a maintenant empiré : devant l’imminence de l’effondrement environnemental, climatique, sanitaire, économique et social, qui a commencé avec la pandémie covid mais va se poursuivre avec d’autres basculements en cascades, il n’est plus temps d’attendre.

La situation est particulièrement caricaturale en France. Après avoir « joué » pendant des décennies à la pseudo-alternance « gauche-droite » à l’américaine, la « gauche » politique et syndicale française a montré le niveau atteint par sa décomposition dans son incapacité à mettre à profit la « divine surprise » de l’affaire Fillon pour prendre le pouvoir, en laissant se déployer la manoeuvre des trois petits cochons contre le Mélanchoup. Depuis cette élection présidentielle, elle a confirmé son incapacité à exploiter la crise ouverte de la Ve Republique en ne soutenant pas massivement, sans réticence et arrières-pensées, les Gilets Jaunes et en ne préparant pas la Grève Générale pour empêcher les contre-réformes réactionnaires et dégager ce président mal élu. Elle s’est contentée de pleurnicher et de lui demander de bien vouloir avoir l’amabilité, si cela ne le dérange pas trop, de gouverner en fonction des intérêts du peuple et non pas de ceux de la finance. Elle a si bien fait que, contre toute la logique de la situation récente, ce gouvernement désavoué et honni va probablement survivre jusqu’aux fameuses présidentielles de 2022 où il compte nous refaire le coup de l’épouvantail fasciste pour se faire reconduire.

Nous savons tous que cette pseudo-gauche qui ne l’est que dans les mots va tout faire pour faire réussir ce scénario, en présentant en définitive plusieurs candidats afin de décourager encore plus le peuple de se rendre aux urnes comme depuis des décennies. Pour interdire toute mobilisation contre cette manoeuvre prévisible, elle va engager dans les mois qui viennent des soi-disants tables rondes entre états majors pour prétendre se mettre d’accord sur un programme (ce qui est impossible étant donné les orientations incompatibles des forces concernées, allant du soutien affiché au maintien du capitalisme, notamment par les « écologistes » anti-communistes, à un soutien verbal à un programme de combat par d’autres) et sur un candidat (ce qui est encore plus impossible étant données les motivations carriéristes de tous les candidats ou pré-candidats actuels). Nul doute que ces « négociations au sommet » vont durer des mois, jusqu’à l’orée de 2022, quand il sera trop tard pour qu’une autre solution se dégage. C’est donc maintenant qu’il faudrait agir, pour faire capoter cette stratégie.

Plus que jamais (bien que cela ne date pas d’hier), il devient de plus en plus clair pour tous que le front de la lutte des classes en France passe au sein des partis et syndicats « de gauche », du mouvement ouvrier et démocratique, avant de passer entre ceux-ci et les représentants déclarés de la « droite », c’est-à-dire des intérêts du capitalisme financier. Contrairement à ce que répètent à satiété depuis des décennies les staliniens pour justifier leurs alliances contre-nature avec une partie dite « progressiste » de la bourgeoisie (les fronts populaires et autres unions de la gauche), il n’est pas vrai qu « une barricade n’a que deux côtés »: la lutte des classes est depuis un bon moment une guerre dans laquelle il existe bien deux armées, mais qui sont toutes deux dirigées par des généraux appartenant au même camp. C’est donc avant tout au sein du mouvement ouvrier et démocratique qu’aujourd’hui il faut porter le combat.

De nombreux indicateurs, notamment mais pas seulement électoraux, clament que es travailleurs, les exploités, le peuple de France ne veulent plus de cette gauche cent fois faillie, qui les a cent fois trahis. Ce sont avant tout ses représentants, du premier au dernier, qu’il faudrait dégager avant cette élection. Et pour ce faire le peuple de gauche dispose de ses propres armes : sa mobilisation, non pas électorale, mais militante. Certes, actuellement, cette mobilisation est restreinte à quelques secteurs de la lutte des classes (luttes contre les licenciements et les fermetures d’entreprises, contre la répression, pour la défense de la culture, etc.) et elle s’est jusqu’ici avérée insuffisante pour empêcher les grèves saute-mouton et les manifestations désespérantes, sans autres perspectives que la répression violente, et pour imposer la Grève Générale susceptible de mettre fin au pouvoir macronien.

Il semble clair pour l’instant que, tant que nous nous en remettrons aux états majors des partis de « gauche », il n’y aura pas de « débordement » des appareils, pas plus que de « boycott puissant » de la présidentielle. « Nos forces » sont aujourd’hui tout à fait insuffisantes pour cela, surtout en cette période de pandémie qui permet au pouvoir de limiter les rassemblements massifs.

En revanche, il serait possible d’organiser dès maintenant des rassemblements, même restreints en nombre, devant les sièges des partis concernés (PCF, FI, PS, groupuscules divers – mais je doute qu’EELV mérite la qualification de parti au service du « peuple de gauche ») pour exiger d’eux qu’ils ne nous refassent pas le coup des trois petits cochons face au Grand Mélanchoup, qu’ils se retirent tous aujourd’hui sans conditions de la « course électorale » et emploient les moyens financiers et humains qui leur restent pour appeler à des Etats Généraux du peuple de gauche, et contribuer à leur organisation : ils indiqueraient ainsi qu’ils sont prêts à se réunir non pas pour continuer leurs calculs politiciens, mais au service de la population.

Ces Etats Généraux pourraient se tenir à tous les niveaux de la société française, entreprises, localités, communes, départements, régions et national, de manière distancielle dans un premier temps. Ils pourraient avoir comme objectif d’adopter une plate-forme commune, simple et claire, de rupture avec la Ve République et l’Union Européenne, et, en dernier lieu seulement, d’imposer un(e) candidat(e) unique s’engageant sur cette plate-forme, et rien d’autre. Le mot d’ordre ne doit pas être « mettez-vous d’accord entre vous » (sur notre dos comme d’habitude) mais « retirez-vous tous et laissez le peuple décider ». Il faut faire échouer leurs manoeuvres pour sauver la Ve République. Se concentrer aujourd’hui sur la lutte « contre le fascisme », ne ferait que nourrir ces manœuvres: cette pseudo-lutte constitue en fait aujourd’hui une arme pour tenter d’imposer un consensus « républicain », c’est-à-dire au service du MEDEF.

En définitive, le choix de la personne qui serait chargée de porter ce programme se ferait alors non pas seulement en fonction des prises de position des intervenants dans le débat (qui sont importantes mais souvent trompeuses) mais aussi de leurs passés, qui sont souvent bien plus éloquents. Il se pourrait fort bien alors, et ce serait certainement un bon choix, qu’il ne s’agisse pas d’un politicien(ne) professionnel(le), d’aucun de ceux qui nous enfument depuis des générations, y compris malheureusement les valeureux militants « convaincus et honnêtes », qui existent encore notamment dans les organisations les plus « radicales » et aussi souvent les plus clairvoyantes, mais qui se sont démontrés incapables de mettre fin jusqu’à présent à l’emprise mortifère et suicidaire que les permanents des organisations « représentatives » de la « gauche » exercent sur la lutte des classes en France depuis l’assassinat de Jaurès.

Même sans atteindre ce but, la simple tenue de tels rassemblements aurait une force symbolique importante. Ce serait la première fois que des actions seraient organisés contre cette représentation fausse et usurpée des aspirations des travailleurs et démocrates, au lieu de sempiternellement les soutenir « par défaut » dans l’espoir toujours déçu qu’ils seront un rempart contre le pire, qu’ils contribuent à préparer depuis des décennies.

Utopie? Bien sûr. Comme l’était le mouvement des Gilets Jaunes, et avant eux tant d’autres mouvements « incontrôlés » dans le monde entier. Mais bien moins que l’illusion selon laquelle des négociations « au sommet » entre représentants de diverses boutiques dont la principale motivation n’est pas de sortir du capitalisme mais d’élargir leur base d’adhérents (sur laquelle reposent leurs salaires de « permanents »), pourrait mener à une candidature « unique et victorieuse ». Même si une telle candidature se mettait en place, il subsistera toujours des petits cochons pour se présenter contre elle et la faire capoter, comme en 2017. Sauf si nous les empêchons, en tagant leurs permanences, en enfarinant leurs dirigeants, en les harcelant sans cesse lors de leurs réunions, en exigeant d’eux de retirer dès maintenant leur pré-candidature et de soutenir l’organisation de ces Etats Généraux populaires. Tous les « réalistes » qui s’opposeront sans nul doute à cette idée (ou se contenteront de l’ignorer), comme ils se sont arc-boutés contre la sourde demande de Grève Générale pour bloquer les réformes des retraites, du code du travail, des lois d’exception concernant la « sécurité », etc., travailleront, comme ils travaillent depuis longtemps, pour le maintien du système politique qui mène à l’éclatement de la société humaine mondiale. Est-il encore possible de se mobiliser pour les en empêcher ?

 

Alain Dubois

4 avril 2021

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Pierre L.A.D. 06/04/2021 11:37

Bonjour,
J’ai lu ce texte avec intérêt. Je crois cependant que tu fais plusieurs erreurs, au plan théorique, stratégique et psychologique.
D’abord, je concède bien volontiers que, dans un monde idéal, où tout se passerait selon nos désirs, ce serait effectivement bien de se passer des politiciens professionnels, de décréter la grève générale, de manifester devant les sièges des partis et des syndicats, et de convoquer une constituante pour fonder la 6e république. C’est effectivement ce qui est souhaitable et ce vers quoi l’on doit tendre. La question connexe que l’on doit se poser cependant est celle du moyen d’y parvenir. Énoncer un but légitime ou une intention louable, et répéter en boucle que les méchants partis et syndicats « traitres » ont tort de ne pas appeler à la grève générale, relève de l’incantation stérile si on ne propose pas des moyens de faire en sorte qu’il en aille autrement. J’avais cru retenir que ce qui distinguait la méthodologie marxiste était qu’elle préconisait de ne jamais séparer la théorie de la pratique.
Ensuite, je ne suis pas d’accord stratégiquement avec le refus de placer le combat dans ce que j’appellerais la réalité des forces en présence et d’ignorer l’état de maturité politique du « peuple » (pour parler comme Mélenchon). Si l’on veut faire « bouger les lignes » dans le champ politique et de la lutte des classes, il faut partir de ce que les forces « progressistes » (de gauche, de la classe ouvrière, écologistes, etc.) sont à même d’envisager. Je n’ai bien sûr, moi non plus, aucune illusion sur l’intention véritable des partis ou mouvements constitués (le PS, la FI, le PCF, les Verts, le groupement de Hamon, etc.) de changer en profondeur ou radicalement la société dans laquelle nous vivons. Ils veulent au mieux en devenir les gestionnaires, ou au pire rester en permanence dans l’opposition. En revanche, il est illusoire de penser qu’un quelconque changement puisse se produire sans les impliquer dans une dynamique, même contre leur gré. En l’absence (certes regrettable) d’avant-garde révolutionnaire susceptible de montrer la voie, il n’y a d’autre alternative, me semble-t-il, que de prendre au mot ces dits-partis et mouvements. Dans la perspective de la prochaine élection présidentielle, ils ne veulent bien sûr pas de l’unité entre eux qui permettraient de renverser l’actuel gouvernement, mais ils commencent à dire qu’elle serait souhaitable, qu’ils vont se réunir pour en discuter, en élaborant un programme commun, etc. Soutenir une candidature unique de la gauche et des écologistes doit donc être envisagé – sans illusion, je le répète – comme le seul levier d'action pragmatique sur lequel on puisse jouer dans le contexte actuel. Il faut raisonner dialectiquement et comprendre qu’il ne s’agit pas de se ranger derrière l’affichage de désir d’unité d’un Jadot ou d’un Faure, mais leur imposer cette unité qu’ils craignent au plus haut point. Car nous n’avons aucune chance d’imposer la nomination d’un candidat « non professionnel » choisi par le peuple comme tu le proposes. Le combat politique et la lutte des classes ne fonctionnent pas de façon binaire, tout noir ou tout blanc, pour ainsi dire. Il faut des étapes de construction, des confrontations avec les contradictions, au gré desquels se forge une conscience politique. Je ne suis pas en train de plaider pour une approche graduelle, selon laquelle on passerait d’un capitalisme dur à une capitalisme un peu plus gentil et puis un jour, au bout d’un lent processus, on arriverait enfin au socialisme universel. Je suggère simplement qu’il faut partir du réel et jouer sur ses forces, comme un bon judoka se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber au sol. L’excès de radicalité théorique, sans préparation ou étapes préalables, me semble donc une grossière erreur stratégique. Le mot d’ordre de « candidature unique » ou d’« union de la gauche » (ou toute autre formulation qui irait dans ce sens) me semble être le seul levier efficace dans la situation actuelle. Cela aboutirait ans doute, je le concède, au même désastre qu’auparavant avec Mitterand ou Hollande, et je ne prône pas la sociale-démocratie. Mais ne pas proposer un mot d’ordre qui fasse sens pour le plus grand nombre, c’est renoncer avant même la bataille et entériner la victoire des forces réactionnaires et conservatrices. Certes, il faut ôter les illusions du peuple sur tous ces faisans, mais, à un moment « t », en fonction du degré de maturité politique et de mobilisation populaires, il faut aussi savoir proposer un axe lisible et un mot d’ordre clair (« candidature unique dans la perspective d’une 6e république »). Il ne s’agit pas de proposer une plateforme commune détaillée ou un accord de programme mais juste un axe général qui rassemble contre tout ce qu’il y a d’odieux dans les politiques actuelles. De là pourra sortir une constituante, mais dans cet ordre, et non l’inverse.
Enfin, terminer un texte en reconnaissant que ce qu’il propose est probablement illusoire ou impossible rejette nécessairement le lecteur dans le plus grand désarroi – c’est pour ça que je parle d’erreur psychologique. Il n’est pas constructif de dire aux gens : voilà ce qu’il faudrait faire, mais, vous savez, ce n’est pas possible, donc, pleurons tous ensemble. Bien sûr que, sur le fond, on peut être sceptique et douter des chances de voir aboutir un projet de changement radical. Toutefois, le seul intérêt ou la seule vertu d’un texte de nature politique est de faire bouger les choses, pas de se faire plaisir avec une construction intellectuelle abstraite, détachée de la réalité. Je préfère franchement la fiction à un discours politique mortifère et pessimiste qui n’aide personne en rien. L'échec historique de tous les partis de changement, ou dits « révolutionnaires », depuis plus d'un siècle, me semble être la conséquence de leur radicalité-même – insupportable paradoxe, car on sait que sans cette radicalité, rien ne changera en profondeur. Je crois donc qu’il faut distinguer entre la radicalité de l’objectif, qui est souhaitable et nécessaire, et la radicalité des moyens d’y parvenir, qui peut être contre-productive.
Bien cordialement,
Pierre L.A.D.