L'Herbu

Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier

“Des solutions existent…”

“Des solutions existent…”

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Les mises en garde se multiplient contre les perspectives d’effondrement général de la biosphère causées par le capitalisme dégénéré actuel. Néanmoins la plupart obéissent à l’injonction d’optimisme en affirmant que « des solutions à ces problèmes existent » dans le cadre de ce dernier. Il devient urgent de d’admettre que la seule solution à la catastrophe passe par sa destruction, pas sa réforme.

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J’ai déjà eu l’occasion d’attirer l’attention sur des expressions très communes sur les ondes, sur le net, dans des articles et des livres, comme « Il n’y a pas de risque zéro » [1] ou « Si rien n’est fait » [2], qui traduisent la confusion mentale ou la volonté de manipuler le lecteur en faisant apparaître comme « bien évidentes » des idées pernicieuses et des renoncements à l’indignation, à la mobilisation et au combat contre les menaces et violences que la civilisation capitaliste décomposée de notre époque crépusculaire fait peser sur les humains, l’environnement et jusqu’au maintien de la vie sur notre planète. Aujourd’hui je souhaite attirer l’attention sur une formule très répandue et apparemment anodine et même, pour certains de ses utilisateurs, réconfortante, et qui est en fait une véritable entourloupe: c’est la phrase « Des solutions existent ».

On rencontre cette phrase dans des multitudes de textes évoquant la crise mondiale actuelle de la biosphère, de l’environnement, de la biodiversité, du climat, de la santé et de l’alimentation humaine… Celle-ci est déjà bien engagée et nous mène tout droit vers un effondrement ou « collapse » mondial des conditions permettant l’existence et le fonctionnement d’une civilisation humaine « organisée » à l’échelle de la planète, sinon même du maintien de toute vie sur terre. Tout a été fait depuis plus d’un siècle par les divers pouvoirs qui dirigent nos sociétés pour tout d’abord nier et cacher, puis relativiser et minimiser les perspectives destructrices mises en évidence par la science. Même si ces jours-ci en France, en raison de la violence de la canicule [3], laquelle est directement causée par notre civilisation extractiviste, pollutionniste et destructrice tous azimuts, une certaine « inquiétude » se fait jour parmi les dirigeants, « décideurs » et « communicants » vis à vis de l’éventuelle vindicte populaire, nul doute que, dès que cette « crise » commencera à s’atténuer, ces préoccupations reflueront bien vite et que seront remises au premier plan les multiples « spectacles » et « divertissements » auxquels on enchaîne nos contemporains, grands événements sportifs, concerts géants, rassemblements festifs, hommages aux amuseurs publics, c’est-à-dire des circenses mais sans panem – mais aussi élections, agressions militaires, conflits régionaux et internationaux entre impérialismes, prix du pétrole et des voitures, croissance, « dette », « sanctions », « actualités débiles » – en veillant bien à ne pas parler des causes de ces désastres en cours et à venir. Il s’agit en effet de ne rien faire qui pourrait gêner la gigantesque machine à faire de la plus-value, appuyée sur la Bourse, et maintenant considérablement démultipliée et aggravée par le numérique, la technisation à outrance et la fascisation mondiale croissante des sociétés, concentrée aujourd’hui dans l’IA et ses datacenters. Actuellement, nulle force sociale conséquente ne combat cette dernière, sous prétexte des « services quelles peuvent rendre » mais sans insister sur les risques bien pires pour l’humanité, ce qui permet aux Trump, Musk et consorts d’accumuler des fortunes sans équivalent historique et de contrôler et rançonner de plus en plus les sujets de la société « technofasciste » mondiale. À l’ombre de ces puissants protecteurs, se multiplient et s’aggravent les menaces que le nucléaire militaire et civil, la manipulation du vivant, la destruction irréversible des conditions de fonctionnement des écosystèmes vont de plus en plus faire peser sur la santé, l’alimentation, l’accès à l’eau pour des milliards d’humains. Elles pousseront notamment des masses croissantes d’entre eux à fuir leurs pays lors de migrations sans précédent dans l’histoire humaine que seuls des massacres encore inimaginables aujourd’hui, mais plus pour longtemps, ne permettront d’enrayer que partiellement et temporairement, comme le prévoyait déjà le Pentagone il y a 20 ans [4].

Le scénario est toujours le même. Un texte éventuellement bien informé présente l’un des multiples problèmes que la crise environnementale mondiale actuelle pose à la biosphère et partant à l’humanité. S’appuyant dans bien des cas sur des connaissances scientifiques sérieuses, ce texte explique comment ce qui est souvent un enchaînement de causes et d’interactions fonctionne mène à des dysfonctionnements ou des catastrophes. Ensuite ce texte présente des « solutions » à ces problèmes. Il s’agit souvent de solutions techniques, qui ne remettent pas en cause la chaîne causale menant aux problèmes, mais cherche à en annuler ou atténuer les effets. Puisque « des solutions existent », le tour est joué, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : il « suffit » alors de « convaincre » les responsables du problème, ou les « dirigeants » de la société, de mettre en œuvre ces solutions. Pour cela, on s’adresse, souvent en geignant, à « l’opinion », ou à ces responsables eux-mêmes, et on les prie, on leur demande ou on les supplie de le faire. Sauf que, si ces problèmes existent, ce n’est pas par hasard. C’est au contraire la conséquence « rationnelle », volontaire, d’une gestion capitaliste de la société, qui mène à une maximisation de la plus-value pour un petit nombre, dans le cadre de la compétition à mort entre capitalistes : mettre réellement en œuvre ces solutions serait redoutable, sinon mortel pour eux.

Ce processus est le même pour tous les problèmes environnementaux auxquels sont confrontés la biosphère et l’humanité, car en définitive nous sommes face à un problème systémique, ce qui signifie que la cause unique de tous ces maux est l’existence et le fonctionnement du capitalisme mondial, et leur solution unique est la destruction de celui-ci, la sortie du capitalisme et son remplacement par un autre système économique et social au service des besoins humains. Toutes les autres « solutions », qui n’« existent » que de manière théorique, dans la tête de ceux qui les mettent en avant, sont des rêves pernicieux, car elles incitent non pas à détruire le capitalisme mais à tenter de le « réformer » pour le rendre « vertueux », ce qui est du même acabit que de demander à un carnivore de devenir herbivore, à une molécule de changer de fonctions dans l’environnement, aux océans, aux forêts, aux sols de prospérer malgré les agressions auxquelles notre civilisation les soumet depuis des décennies. C’est l’attitude d’un médecin qui se garderait bien d’agir sur les causes de la maladie pour appliquer des pansements et des calmants en attendant la mort du patient. Cette entourloupe des soi-disant « solutions qui existent » dure depuis les débuts de la prise de conscience, notamment suite à la publication du rapport de 1972 du Club de Rome, des « problèmes écologiques ». Depuis ses débuts, le « mouvement écologiste » a multiplié ses « recommendations » en oubliant seulement que ces « solutions qui existent » ne pourront et seront jamais être appliquées dans le cadre du capitalisme – ce qui peut s’exprimer par la formule « Il n’y aura pas de transition écologique » [5-7].

Des milliers de livres, de dossiers, d’études, d’articles ont été diffusés depuis des décennies selon cette logique, et pourtant celle-ci continue à s’appliquer sans faiblesse. Il suffit d’ouvrir n’importe lequel de ces documents pour y voir inlassablement présenter des « solutions miracles » qui n’effleurent pas le fond du problème, et cette mauvaise plaisanterie ne semble lasser personne.

Elle tend même à empirer, dans le cadre de l’« injonction d’optimisme » qui est un des piliers de la société actuelle en crise dans tous les domaines. Pendant longtemps, s’affrontaient les négationnistes, c’est-à-dire des « optimistes » qui niaient la pertinence des alarmes émises depuis plus d’un siècle par la communauté scientifique, et les « réalistes » qui reconnaissaient leur pertinence mais y opposaient l’attitude également « optimiste » expliquant que des solutions existent, sans détruire la société capitaliste car celle-ci est la seule possible (le TINA, « there is no alternative » de Margaret Thatcher), l’histoire étant censée avoir démontré que la seule autre possibilité était celle de dictatures de type stalinien. La simple mention de l’alternative réelle, entre sortie du capitalisme et effondrement écologique mondial, était interdite d’expression publique.

Aujourd’hui, comme le montre la canicule en cours, il n’est plus possible de nier les problèmes, mais il faut alors nier la possibilité d’agir sur leurs causes, puisqu’elles sont imposées par les « lois de l’économie ». La solution est alors de cesser de faire croire que l’on va agir sur les causes (par exemple réduire les émissions de gaz à effets de serre comme s’y étaient « engagés » les participants de la COP 21 de Paris), mais on annonce qu’on va agir sur l’adaptation, sur la « résilience » : on va « exiger » des organismes et des écosystèmes de se « transcender » pour pouvoir survivre dans un monde de plus en plus délâbré, sans remédier à ce délâbrement. Le passage à la voiture électrique (tout en maintenant un parc mondial de véhicules et des réseaux routiers bien trop gigantesques [7]), la prolifération des climatiseurs (qui diminuent la température des habitats mais augmentent celle de l’environnement), la multiplication des canadairs (tout en continuant à détruire les forêts et à réduire les personnels chargés de leur gestion), l’isolement des bâtiments et la végétalisation de villes (sans s’engager dans une réduction drastique de leurs tailles), des milliers de « solutions » sont alors proposées pour ne pas toucher à la poule aux œufs d’or et menacer les profits d’une minorité. Or, s’adapter, ce qui n’est en fait possible que dans des limites très étroites imposées par le fonctionnement des êtres vivants et de leur milieu, c’est le contraire d’une solution car cela invite à s’arrêter là, c’est en fait reculer pour mieux tomber. L’adaptation, même si elle était vraiment possible, est à l’opposé de la prévoyance, elle incite à ne rien faire. Certes, dans les situations d’urgence extrême comme la canicule actuelle, il faut tout faire pour limiter la mortalité, la morbidité, les incendies, l’effondrement des réserves d’eau et de la production agricole, les famines, la menace et la propagation des pandémies, etc. Mais il ne s’agit pas d’une « solution » aux problèmes de fond, bien au contraire.

Certes, un bon nombre de textes affirmant que des « solutions existent » reconnaissent que celles-ci suscitent des résistances, mais ils créditent celles-ci à des acteurs précis, les industriels, l’agriculture et l’élevage intensifs, les banques et les actionnaires, ou les « lobbies ». Mais comment se fait-il que de tels acteurs défendant bec et ongles leurs intérêts privés contre l’intérêt collectif aient un tel pouvoir de nuisance dans notre société ? Que dans celle-ci, qui se présente comme « démocratique », de tels lobbies aient une existence légale, et même des locaux au sein des bâtiments abritant les instances européennes, ou soient reçus et écoutés par nos élus ? Ne serait-ce pas parce que notre société est dirigée par les capitalistes et à leur service ? Quant à ceux qui réclament des « débats » sur des questions qui relèvent en fait de la connaissance scientifique (telles que la réalité de la surpêche, des perturbations du cycle de l’eau, les désastres causés par les intrants agricoles de synthèse, les monocultures, la déforestation, etc.), l’urgence n’est -elle pas de leur répondre que ce ne sont pas des débats qu’il nous faut, mais des combats déterminés pour mettre fin à cette destruction délibérée des conditions de vie sur terre ?

Un grand absent domine cette situation depuis plus d’un siècle : c’est l’inertie, sinon la complicité, du mouvement ouvrier face à cette catastrophe prévisible et annoncée. Les causes en sont multiples, le stalinisme venant comme de juste largement en tête de file, mais également la fascination scientiste digne du 19e siècle de « la gauche » pour les pouvoirs illimités de la technique, la confiance en une souplesse et une adaptabilité sans limites des humains et de la « nature », et la croyance quasi-religieuse dans le rôle crucial de l’humanité dans l’histoire de l’univers, rendant « impossible » son extinction. Mais peu importe en fait aujourd’hui le détail des causes qui nous ont menés où nous sommes, ce qui est atterrant c’est de constater que la seule force sociale susceptible de mette fin au capitalisme, la classe ouvrière (dans un sens élargi du terme qui n’est plus celui du 19e siècle, c’est-à-dire l’ensemble de ceux vivent de leur travail et pas de l’exploitation d’autrui), est restée pendant un bon siècle l’arme au pied sur ces questions, quand elle n’a pas servi de force supplétive pour défendre le « système ». Qu’après deux semaines de canicule sans précédent dans notre pays, et après une litanie d’autres agressions contre l’environnement, le gouvernement aujourd’hui puisse continuer quasi-tranquillement son action mortifère en rendant des individus (tels que les « les pyromanes ») responsables des conséquences de sa gestion calamiteuse de l’environnement, sans avoir à craindre d’être renversé par l’Assemblée Nationale, ou par une grève « climatique » générale, et que la seule perspective concrète envisagée par les diverses forces dites « de gauche », soit de préparer à « gagner », comme s’il s’agissait d’un match de foot et pas d’un choix crucial de société, les élections pestilencielles de 2027 [8] dans le cadre de la 5e République chancelante, cela dépasse l’entendement. C’est pourtant la conséquence logique de la négation de la « question écologique » depuis des décennies, en raison d’objectifs hallucinants comme la « lutte contre le chômage » y compris dans les industries et l’agriculture les plus destructrices (notamment mais pas seulement militaires), le rejet de l’ « écologie punitive », l’optimisme en la confiance aveugle dans la science et la technique pour contrecarrer les effets désastreux du capitalisme, après le Titanic, les multitudes de guerres effroyables des deux derniers siècles, Hiroshima, Tchernobyl, la multiplication des problèmes massifs de santé publique, etc., qui pourtant nous ont menés là où nous sommes, et ne permettent pas d’espérer maintenant pouvoir résoudre « par miracle » la crise actuelle parce qu’il serait « trop horrible » que ce soit impossible.

Le jour viendra pourtant, sans doute plus tôt quel nul ne veut le croire, où le point de non-retour sera atteint, et où l’effondrement accéléré et massif, comme illustré ces derniers jours, des conditions matérielles de survie des populations entraînera des conflits sans solutions, dont les conséquences mèneront à l’implosion locale puis régionale et internationale des sociétés humaines. Il s’agit là en fait de la perspective du « collapse » qui n’en est encore aujourd’hui que dans sa phase préliminaire, et le distingue de toutes les catastrophes auxquelles l’humanité a été confrontée depuis son apparition. La question ultime qui se pose aujourd’hui est la suivante : le collapse aboutira-t-il à une extinction totale de la vie sur terre (par exemple à la suite de conflits nucléaires suscités ou pilotés par l’IA), ou laissera-t-elle subsister des îlots de survie de biodiversité, incluant des humains ? Ne serait-il pas temps de commencer à comprendre que cette question n’est pas si oiseuse et « catastrophiste » que cela, si l’on considère l’importance des moyens de destruction actuellement stockés dans les arsenaux du monde entier, sans parler des stocks militaires « secrets » qui nous surplombent dans l’espace, et donc envisager de commencer à se préparer à l’« après collapse » ?

 

Références

[1] Alain Dubois. Jean Rostand : un biologiste contre le nucléaire. 2012. Berg International. • « Collapse Acte 2 : optimisme, résilience et négationnisme. » 19 juillet 2021. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>. • « Peut-on être ‘de gauche’ et favorable au nucléaire? ». 29 janvier 2022. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>. • « Le mouvement ouvrier et les Trois Terribles Tigres. 1. Introduction. » 19janvier 2025. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.

[2] Alain Dubois. « Si rien n’est fait. » 27 octobre 2020. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.

[3] Matheu Lehot-Couette. « ‘Nous assistons aux prémices d’un danger de mort environnemental’ face aux chaleurs extrêmes, avertit l’écologue Philippe Grandcolas. » 13 juillet 2026. <franceinfo.fr>.

[4] Rapport secret du Pentagone sur le réchauffement climatique. 2006. Éditions Alia.

[5] Alain Dubois. « Il n’y aura pas transition écologique. (1) L’effondrement est inéluctable. » 1er novembre 2025. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.

[6] Alain Dubois. « Il n’y aura pas transition écologique. (2) Les dominos du collapse. » 28 décembre 2025. <lherbu.com>.

[7] Alain Dubois. « Il n’y aura pas transition écologique. (3) Automobile et collapse : réformer le capitalisme ou sortir du capitalisme ? » 4 février 2026. <lherbu.com>.

[8] Alain Dubois. « Élections pestilencielles. » 7 juillet 2026. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.

 

Alain Dubois

14 juillet 2026

 

 

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