Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
28 Juillet 2026
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Le méga-feu en cours en Gironde n’avait rien d’imprévisible : avec bien d’autres désastres en cours et à venir, il était annoncé par la communauté scientifique depuis des décennies, dans l’indifférence ou le négationnisme de tous les responsables politiques de la planète. Seule une sortie du capitalisme permettra(it) d’échapper à ces catastrophes qui sinon vont se multiplier et s’aggraver.
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Inédit ou imprévisible?
Dès sa parution en 1909, le roman « préhistorique » La guerre du feu de Joseph-Henri Rosny aîné fut un succès de librairie, qui s’est répété pour son adaptation cinématographique de 1981 par Jean-Jacques Annaud. Son titre pourrait être rajeuni pour qualifier notre époque de l’anthropocène tardif, dans laquelle la France, après d’autres pays comme les États-Unis et l’Australie, est entrée cette année avec nos premiers « méga-feux ».
En effet, notre époque n’était déjà pas rose, mais il ne manquait plus que ça ! Nous voilà soudain en guerre ! Une guerre impitoyable, responsable des pires destructions matérielles que le pays ait connues depuis 1945. Des centaines de maisons, des dizaines de milliers d’hectares de forêt, d’exploitations agricoles et de zones habitables, brûlés, détruits, dégradés. La plus grande évacuation de population depuis l’exode de mai-juin 1940. Des centaines de blessés, brûlés, intoxiqués, notamment parmi les sapeurs-pompiers, qui déplorent deux décès. Des millions d’animaux sauvages et domestiques brûlés vifs. Des dommages irréversibles de toutes sortes à l’environnement à court et moyen terme. Des populations humaines traumatisées à long terme. Et la menace de destructions encore pires lors des semaines à venir…
Nous voilà donc en guerre, mais contre quel ennemi impitoyable ? Des martiens, des zombies, des sauvages ? Que non. La Russie, la Chine ? Non point. La « Nature » ? Non plus. La « Nature » n’est en guerre ni en paix avec personne ! La France d’aujourd’hui, elle, est en guerre contre le bouleversement climatique, écologique, civilisationnel, contre le désastre environnemental généralisé dont l’unique responsable n’est pas « naturel » mais anthropique : il est la conséquence directe des agressions multiformes à l’égard de la biosphère que la société humaine a accumulées depuis plusieurs siècles, mais particulièrement depuis le milieu du 20e siècle. C’est en effet à l’issue de la deuxième guerre mondiale, qui a accouché de cette monstruosité que fut le programme Manhattan, parrainé par Einstein et décidé par Roosevelt, que s’est déployée à grand vitesse l’utilisation par nos sociétés de techniques reposant largement sur les combustibles fossiles, destructrices des équilibres et surtout des dynamiques, des flux et des réseaux qui constituent la biosphère ‒ cette toute petite pellicule à la surface de notre globe abiotique qui seule permet l’existence d’êtres vivants.
Ces agressions sont sans commune mesure avec toutes celles auxquelles cette mince pellicule avait été soumise pendant les milliards d’années de son existence, depuis l’apparition puis les modifications de l’atmosphère, incluant des phénomènes telluriques (séismes, éruptions volcaniques) et extra-telluriques (chutes de météorites), mais avant tout l’apparition et l’évolution des organismes vivants. En effet beaucoup de ces techniques interfèrent directement et en général négativement avec le fonctionnement intime des êtres vivants, aux niveaux biochimique, biophysique, physiologique, génétique, écologique et démographique.
La violence et la portée de ces agressions résulte de l’évolution des caractéristiques fondamentales des sociétés humaines, avec l’accroissement progressif mais de plus en plus considérable de l’« efficacité » de l’arsenal des techniques employées pour « assujettir » la biosphère à leurs besoins : agriculture, élevage, habitat, déplacements, transports, médecine, loisirs, etc. Cette efficacité a fini par accoucher d’un système largement déséquilibré et perturbé des relations entre la population humaine et la biosphère, souvent dénommé « anthropocène », caractérisé notamment, lors du dernier siècle, par un accroissement exponentiel de la population humaine mondiale, suite aux progrès de la science, de l’hygiène et de la médecine, démultipliant l’impact de toutes les activités humaines sur la grande majorité des écosystèmes planétaires.
La crise bio-géo-climatique en cours n’est une surprise que pour ceux qui ont eu la naïveté de croire les négationnistes de tous bords qui ont réussi pendant des décennies à occuper le haut du pavé de la « communication » et à occulter les messages d’alerte lancés dès le 19e siècle par la communauté scientifique internationale qui annonçaient non seulement ces catastrophes mais encore beaucoup d’autres bien pires auxquelles l’humanité va être confrontée sur toute la planète à moyen et de plus en plus à court terme.
Sans aucune vergogne, certains gouvernants et responsables, mais aussi beaucoup de leurs chiens de garde médiatiques, feignent de se demander qui aurait pu prévoir ces désastres, oubliant la fameuse phrase prononcée par l’un de leurs prédécesseurs, « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Sans craindre le ridicule, chaque année ils annoncent ébahis des « records » à la sauce hollywoodienne des « Guinness books », sans comprendre que la course vers ceux-ci est désormais vouée à se poursuivre et s’accélérer chaque année, jusqu’à l’« effondrement civilisationnel » dont elle est à terme porteuse. Ces records ne se limiteront pas aux incendies, mais incluront de plus en plus d’autres désastres environnementaux comme les inondations, les fontes des glaciers continentaux, les bouleversements des courants océaniques, la hausse du niveau des mers, la crise hydrique mondiale, les pollutions irréversibles de toutes sortes, les pandémies, les pertes de productivité agricole, etc., et les migrations humaines massives et mortifères qui en résulteront.
Avec le méga-feu de Gironde, en attendant les suivants, nous voici donc au pied du mur. Et les autorités, soudainement éveillées en sursaut, restées sourdes à toutes les mises en garde pendant des décennies, engagent bien trop tard un combat d’arrière-garde qui ne pourra, malgré son indéniable efficacité à ce jour, que limiter les dégâts jusqu’à l’arrêt de ce monstre destructeur. Sans aucune pudeur, elles claironnent que rien de tout cela n’était prévisible, puisqu’en Europe de telles catastrophes étaient jusqu’ici « inédites » et « atypiques », comme si « inédit » et « imprévisible » étaient synonymes. Pourtant lors des dernières décennies des dizaines d’incendies catastrophiques liés au réchauffement climatique ont eu lieu dans le monde entier, par exemple ceux de janvier 2025 à Los Angeles et ses environs, qui ont causé la mort de 440 personnes et des dizaines de blessés, ainsi que la destruction de plus de 16 000 habitations et bâtiments.
Les informations sur la crise de la biosphère étaient disponibles, dès le 20e siècle dans quelques rapports (comme celui de 1972 du Club de Rome) et ouvrages (comme ceux de Rachel Carson, Barry Commoner ou Jean Dorst), puis au 21e siècle synthétisées, à partir de milliers de publications scientifiques, par les groupes de travail internationaux comme les GIEC et IPBES, et présentées lors des fameuses « grand-messes » des COP dont, à l’image notamment de celle de Paris de 2015, se sont tant enorgueillis nos dirigeants ‒ alors qu’elles n’aboutirent qu’à des vieux pieux, à aucun engagement contraignant, et ne furent suivies d’aucune diminution mondiale des émissions de gaz à effet de serre, bien au contraire. Depuis leur adoption, ont été franchies sept des neuf « limites planétaires » qui auraient dû être respectées pour maintenir notre planète habitable (changement climatique, érosion de la biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, changement d’usage des sols, gestion de l’eau douce, rejets de substances chimiques, plastiques et pesticides, acidification des océans), les deux seules restantes étant la réduction de la couche d’ozone stratosphérique et l’augmentation des aérosols atmosphériques, cette dernière étant à son tour menacée de dépassement.
Cette inaction mondiale, pire, ce freinage délibéré des quatre fers, ne recèle aucun mystère : c’est qu’une action réelle exigerait de sortir du « modèle économique » actuel prétendument « sans alternative possible » (le TINA thatchérien) auquel tous les pays du monde sont inféodés. Ce dernier porte un nom simple, le capitalisme. Son moteur unique, loin de la satisfaction des besoins humains et de leur défense contre les agressions dont notre société actuelle est responsable, est l’optimisation de la plus-value pour la toute petite frange de la population humaine mondiale qui concentre entre ses mains le pouvoir économique, politique, militaro-policier et idéologique. Il n’y aura pas de solution à la crise mortelle actuelle de la civilisation sans exproprier cette classe sociale parasitaire et établir un nouveau système économique et politique mondial démocratique, sans précédent jusqu’ici, qui devra combiner les objectifs jamais atteints des « révolutions » dites socialistes et communistes avec une exigence de « décroissance » majeure et de respect de l’environnement planétaire dont notre survie dépend.
Mauvaise évaluation des priorités ou conflits d’intérêts ?
Malgré les annonces réitérées depuis des dizaines d’années par les scientifiques, malgré les exemples de catastrophes liées au réchauffement climatique et aux autres conséquences de perturbations de la biosphère observées dans le monde entier également depuis des dizaines d’années, en France comme ailleurs ces messages d’alerte n’ont pas été pris réellement en compte par les gouvernants. Concernant les risques avérés d’incendies géants, de nombreuses mesures préconisées par les scientifiques, les forestiers, les acteurs de l’environnement, n’ont pas été prises. Elles concernent un grand nombre de domaines, depuis la modification drastique de la gestion de l’eau, des forêts et des cultures (abandon des monocultures, par exemple de résineux comme la forêt landaise, leur remplacement par des forêts et cultures diversifiées, reconstitution du bocage, réduction drastique des intrants agricoles, etc.), en passant par des modifications de l’urbanisme, de l’habitat, des réseaux routiers, des réglementations de gestion de la végétation proche des maisons, etc.
De plus, et ceci en opposition à la doxa que tente d’imposer et qu’a formulé agressivement (« je ne veux pas entendre parler de manques de moyens ») le président actuel de la France à l’occasion du scandale judiciaire lié à l’« affaire Lyhanna », il est exclu de pouvoir mener une action significative à moyens constants, sans augmenter les effectifs de professionnels dans divers domaines (eaux et forêts, sapeurs-pompiers, sécurité civile, etc.), sans redonner des moyens à l’Office National des Forêts, à l’Office Français de la Biodiversité et à de grands organismes de recherche comme le CNRS, l’IRD ou le Muséum, malmenés par les gouvernements Macron, à l’instar des attaques par le gouvernement Trump contre les institutions scientifiques et les organismes de protection de la nature. Il faudra investir enfin dans les équipements nécessaires, comme la constitution d’une flotte aérienne de lutte contre le feu digne de ce nom et à la hauteur des enjeux. Ce dernier manquement est particulièrement frappant et scandaleux si l’on considère que la France est le deuxième acteur mondial, après les États-Unis et avant la Chine, en matière d’industrie aéronautique, mais qu’elle privilégie dans ce domaine les aspects commerciaux et militaires au détriment de ceux concernant la sécurité de sa population et de son environnement. Par un de ces tours de passe-passe dont est coutumière notre société du spectacle, pour faire oublier la faiblesse de la France dans ce domaine, une opération de propagande est actuellement menée pour vanter les mérites de l’Airbus A400, un avion de transport militaire qui n’en est encore qu’au stade de l’expérimentation comme bombardier d’eau, mais qui ne pourra remplacer les Canadairs pour certaines de leurs missions.
Il est donc clair que l’État et les collectivités locales n’ont pas été capables de prendre en compte les informations disponibles et d’anticiper les catastrophes afin de les surmonter – ou n’ont délibérément pas voulu le faire car ils étaient au service d’autres « intérêts » que ceux de la population.
Le contraste est frappant entre cette défaillance des responsables, et les réponses « citoyennes » apportées par les sapeurs-pompiers, les agriculteurs, les associations, les soignants, les enseignants, etc., qui ont mené un combat solidaire admirable contre le « monstre » et ont grandement limité ses dégâts, notamment en ce qui concerne le nombre de décès, donnant ainsi une image de ce que pourrait être une société collaborative contrôlée par la population. Ceci n’exonère en aucune manière les « décideurs » actuels de leurs responsabilités, mais ne les a pas incités à faire « profil bas » : ils se sont empressés d’engager dès maintenant des actions punitives, policières, afin de faire porter le chapeau de ce naufrage par quelques individus, en mettant en exergue les « gestes inciviques » (jets de mégots, barbecues, feux d’artifice ou même véhicules et équipements « mal entretenus ») responsables de certains départs de feu. Bien entendu, de tels gestes, qui peuvent avoir des conséquences à l’ampleur inattendue, sont condamnables, mais ils n’ont pu avoir un tel impact destructeur que parce qu’ils ont eu lieu en période de canicules répétées et prolongées et de méga-feu. Les vrais responsables sont l’État, les collectivités locales, les entreprises, qui n’ont pas préparé en amont notre société aux conséquences effroyables de la perpétuation du modèle économique capitaliste sur le climat, la biodiversité, les écosystèmes, et à terme la survie sur terre des espèces vivantes, y compris la nôtre. Il est intolérable de vouloir faire porter aux individus la responsabilité de phénomènes qui relève de l’État. Ces « mauvais citoyens » vont donc être jugés et punis dans l’urgence, mais qu’en sera-t-il de tous les responsables, à divers niveaux du fonctionnement de notre société, de l’absence de préparation adéquate à ces événements ? Un jour, peut-être, ces « responsables » irresponsables seront jugés pour leur inaction ou leur action insuffisante ou inadéquate, mais cela ne pourra avoir lieu que suite à une mobilisation populaire prenant le pouvoir et exigeant d’eux qu’ils rendent des comptes.
Aujourd’hui nous sommes encore en pleine actualité du méga-feu de Gironde, et tous les responsables, commentateurs et journalistes nous promettent que, ça y est, cette fois-ci ils ont pris la mesure du fait que nous sommes maintenant entrés dans une « nouvelle ère » et que notre société va s’y adapter. Comme dirait Alain Resnais, on connaît la chanson, nous y avons déjà eu droit avec l’épidémie de covid où on nous avait promis mordicus un « monde d’après » qui, c’est étrange maintenant que nous y sommes, ressemble comme une goutte au monde d’avant. Nul doute que, une fois l’urgence passée, les « réalités » de l’économie, du budget, de la dette, reprendront le dessus, et que tout continuera quasiment comme avant ‒ sauf si la mobilisation populaire nous débarrasse enfin d’eux.
Les différents types de réponse face aux catastrophes environnementales
La crise de la biosphère est annoncée par la communauté scientifique depuis plus de cinquante ans, et plus particulièrement ces 30 dernières années. Ces annonces pourtant très documentées n’ont eu qu’un impact relativement minime sur les décisions économiques et politiques de la quasi-totalité des gouvernements du globe, et les catastrophes se sont peu à peu multipliées sur toute la planète : ouragans ; inondations ; incendies géants ; désertification d’immenses régions en Afrique, Chine, Amérique du Sud, Australie sous les effets conjugués de la déforestation, du vent, du surpâturage et des changements de pratiques agricoles ; glissements de terrain sur les littoraux et en zones montagneuses ; ruptures de rives ou barrages naturels de lacs glaciaires ; sans parler des pandémies humaines et animales et des conséquences sanitaires des pollutions des eaux, des sols et des airs. Face à ces événements très diversifiés, il existe plusieurs attitudes et réactions des populations humaines, qui peuvent être rapportées à quelques grandes catégories. Les quatre principales sont la fuite, la tentative d’adaptation à la situation, la tentative de réforme et la perspective révolutionnaire.
La fuite suivie de migration plus ou moins loin du lieu du désastre relèvent de la survie individuelle, mais sont tributaires de la possibilité de s’intégrer dans une autre région ou une autre société, et s’avèrent de plus en plus aléatoires et difficiles à mesure que le nombre de « migrants » sur la planète augmente massivement comme à notre époque.
La solution de l’adaptation est celle que préconisent tous les gouvernements actuels. Il s’agit de considérer que, le modèle économique capitaliste étant le seul possible, pour survivre aux catastrophes il faudra accepter des changements climatiques, écologiques, alimentaires, sanitaires et autres imposés par ces nouvelles conditions de milieu causées par les agressions de notre société hypertechnophile, extractionniste et pollutionniste, bientôt contrôlée, sinon dirigée, par l’IA, contre laquelle il serait vain de vouloir lutter. Cette notion d’adaptation, issue d’une conception pseudo-darwinienne de l’évolution mal digérée, n’est une solution qu’en apparence, pour une raison bien simple : en renonçant à lutter contre la spirale destructrice portée par cette société malade, cette spirale va continuer et se renforcer, et bien vite ceux qui croyaient s’être adaptés seront de nouveau broyés, détruits par de nouvelles dégradations des conditions de vie. L’adaptation, la fameuse « résilience » tant vantée par les maîtres du monde (qui eux n’y sont pas soumis) mène à la passivité, à l’esclavage et à la destruction.
La solution de la tentative de réforme de la société capitaliste actuelle est portée par les divers partisans d’une « transition », « bifurcation » ou « redirection » écologique ou énergétique, soutenue à la fois par des pans « progressistes » de la bourgeoisie (la fameuse « gauche » aux limites incertaines) et une partie du mouvement ouvrier réticente à aller plus loin dans la rupture avec le capitalisme par crainte de voir réapparaître un système totalitaire rappelant le stalinisme. La perspective est d’éviter la soi-disant « écologie punitive » en conservant le mode de vie et de relation avec l’environnement considéré comme nécessaire pour maintenir un « niveau de confort » auquel les « occidentaux » sont habitués depuis un demi-siècle et qui leur paraît indispensable. Cette approche ignore le fait que la majeure partie de l’humanité ne « bénéficie » pas de ces conditions de vie, et que leur généralisation accentuerait encore considérablement la crise environnementale mondiale. La logique qui sous-tend cette approche est de substituer aux techniques actuellement prédominantes (comme la voiture à essence) d’autres techniques réputées « moins destructives » comme la voiture électrique, mais sans réduire le parc automobile mondial et les réseaux de routes asphaltées, et les comportements associés, ce qui en définitive n’aura qu’un impact très modeste sur le niveau de perturbation des écosystèmes mondiaux. En d’autres termes, la « transition écologique » ne saurait être qu’une « transition éco-capitaliste » qui n’empêchera pas l’effondrement environnemental, climatique et civilisationnel irréversible vers lequel nous nous dirigeons.
Enfin la perspective révolutionnaire consiste à dire qu’il n’y aura pas de solution à la crise de la biosphère, porteuse d’effondrement, sans mettre à bas le capitalisme, s’emparer du pouvoir et inventer une nouvelle société, une nouvelle économie et une nouvelle politique s’appuyant sur la mobilisation des masses et dépassant les multiples échecs des tentatives révolutionnaires des deux derniers siècles. Celle-ci devra impliquer la suppression de la Bourse et de la spéculation, une décroissance massive de la production, de la consommation et de l’émission d’énergie, l’arrêt de l’extractivisme de produits fossiles, des éléments radioactifs, des terres et métaux rares, celui de la libération de leurs produits dans l’environnement sous forme de pollutions diverses, ainsi que la réduction des déplacements et transports terrestres, aériens et maritimes, une modification des conditions de production d’alimentation pour les humains et leurs élevages, une diminution drastique de la production matérielle dans tous les domaines, une sortie de la dépendance au numérique et aux techniques associées (réseaux contrôlés par des acteurs privés, IA, datacenters, transhumanisme, etc.). Actuellement, du fait de la prégnance de l’idéologie consumériste et de la croyance en la « croissance » comme synonyme de progrès, cette approche est loin de faire l’unanimité, même parmi ceux qui ont compris que le capitalisme, réformé ou non, nous mène irrémédiablement à l’abîme. La mobilisation de la majorité de la population pour de tels objectifs ne pourra se faire sur une base idéologique mais devra s’appuyer sur des revendications concrètes transitoires, mais jusqu’à présent le mouvement ouvrier mondial n’a pas encore travaillé significativement à leur formulation, leur diffusion parmi les masses et leur concrétisation à travers des mots d’ordre de revendication et d’agitation, allant jusqu’à l’organisation de réunions massives, de grèves et manifestations, et jusqu’à la grève générale. C’est pourtant la seule voie qui peut mener vers un tel changement de société, qui ne saurait être atteint par la voie électorale comme l’a démontré toute l’histoire des deux derniers siècles.
Bien entendu, les dirigeants du capitalisme préféreraient rester le plus longtemps possible dans le cadre d’un capitalisme « néolibéral » largement dérégulé autorisant une certaine « adaptation ». Ils se résoudront toutefois à se ranger à la solution de la « transition écologique » si une pression insurrectionnelle ou proprement révolutionnaire mettait cette issue à l’ordre du jour ‒ mais ils ne se rangeront jamais à la solution consistant à sortir du capitalisme. Ils ne pourront jamais accepter de toucher aux poules aux œufs d’or, les industries automobile, aéronautique, navale, les réseaux informatiques et l’IA, génératrices de plus-values exceptionnelles sur lesquelles reposent leurs fortunes extravagantes. Plutôt que de s’y résoudre, ils préféreront engager des guerres qui seront peut-être les pires de toute l’histoire de l’humanité si, comme cela est bien possible, ils préféraient tout détruire que de renoncer à leur pouvoir.
C’est dans cette perspective que le combat pour la sortie du capitalisme sevra se mener. Ce ne pourra être qu’un combat à mort. Et à la lumière de cet éclairage, il est judicieux de se demander si les nouvelles guerres du feu qui commencent seront vraiment des guerres de l’humanité contre le réchauffement climatique, ou plus exactement une guerre entre une partie largement majoritaire de l’humanité, les travailleurs et travailleuses, le peuple, et une partie minoritaire et parasitaire, bref le chapitre ultime de cette ancienne guerre entre le capital et le travail, entre les deux principales classes de la société, la lutte des classes.
Le capitalisme ne peut « maîtriser » la nature
Concernant le méga-feu de Gironde, un « détail » qu’on pourrait considérer anodin mérite d’être souligné. Après plusieurs jours de croissance rapide, sur un fond de canicule et de sécheresse des forêts, ce lundi 27 juin une légère diminution de la température et du vent, et quelques pluies légères, entraînant une légère baisse de l’intensité du feu et surtout de ses capacités à faire des sauts, même par-dessus les « pare-feux », ont ouvert ce que tous les acteurs de la lutte contre le méga-feu ont appelé une « fenêtre d’opportunité » : une brève période de quelques heures pendant lesquelles, en agissant vite, il était éventuellement possible de « fixer » le feu de Gironde avant une reprise de la canicule et des vents violents le lendemain. Cette dépendance de notre société si fière de sa maîtrise des techniques vis à vis de simples phénomènes météorologiques comme le vent, la pluie ou la température, qui traduit en fait l’extrême fragilité de notre société, m’a rappelé un autre exemple que je citais comme suit en 1972 dans mon livre Jean Rostand : un biologiste contre le nucléaire :
« Mais plus nous prétendons asservir et régenter la nature, plus elle nous revient dans la figure en boomerang, sous forme de tsunami, de fonte des glaciers, de modification des climats, d’extinctions massives d’espèces, etc. Comme le fait remarquer à juste titre Ulrich Beck, quoi de plus pathétique que de voir cette société “scientifique” et “technique” n’avoir d’autre recours que d’espérer que (ou de prier pour que ?) les vents tournent bien et qu’il ne pleuve pas pour éloigner le nuage radioactif de Tchernobyl (ou de Fukushima) des agglomérations et des régions très peuplées ? Nous sommes dans la nature, tout comme la nature est en nous, et plutôt que de prétendre nous en “affranchir” ou la “dominer”, deux entreprises absurdes et vouées à l’échec, notre civilisation aura fait un grand pas en avant (si cela est encore possible) quand elle aura compris qu’il faut “faire avec” et l’employer à notre profit, certes, mais en respectant ses lois et son histoire. Le président des Maldives Mohamed Nasheed a récemment formulé cette idée sous une forme percutante et juste : “On ne peut pas négocier avec la nature”. »
La forêt de Gironde, une monoculture entièrement artificielle et quasiment abiotique créée de toute pièce dans une zone marécageuse nullement appropriée, portait en elle la potentialité de tels incendies géants quasiment incontrôlables (dont ceux de 1949 et de 2022 constituaient pour ainsi dire des « répétitions générales »), potentialité démultipliée maintenant que la planète entière est entrée dans une période d’« urgence canicule et incendie ». Il est maintenant indispensable et urgent d’abandonner cette forêt et de revenir dans cette zone à des formations végétales correspondant aux conditions écologiques locales, pas un « modèle économique » imposée de l’extérieur en fonction de simples objectifs de profit.
Ça commence à bien faire maintenant, non ?
Errare humanum est, perseverare diabolicum. Cela fait maintenant un bon demi-siècle que scientifiques, naturalistes, militants, simples citoyens tentent d’attirer l’attention sur les dangers pour l’humanité de la crise de la biosphère causée par l’anthropocène, dont l’intensité et la gravité ont entre temps considérablement augmenté, au point que maintenant le « collapse civilisationnel » généralisé est devenu une perspective plus que vraisemblable et proche. Il n’est plus justifié d’espérer que ceux qui exercent le pouvoir actuellement sur terre prennent conscience de ces enjeux et modifient leur gestion de la société. Actuellement, les pouvoirs « traditionnels » réputés « démocratiques » s’avèrent de plus en plus incapables de maintenir leur emprise sur les sociétés, et un puissant mouvement vers le fascisme, soutenu par les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine, la Chine de Xi, la Turquie d’Erdogan et bien d’autres moins voyants, se structure et se prépare à se partager la planète, tout en ravageant les conditions de vie des populations ne faisant pas partie des happy few qui s’intitulent sans vergogne « élite ». En France, les élections présidentielles-pestilencielles de 2027 risquent d’être un moment important de ce mouvement. La perspective traditionnelle « démocratique » consistant à « jouer le jeu » de ces élections est un risque trop élevé, qui ne devrait pas être couru. La situation nouvelle ouverte par les incendies « imprévisibles » en cours, combinée avec le scandale du vote de la loi Duplomb 2 qui est incompatible même avec les réglementations européennes, fournissent les conditions d’une mobilisation pour une grève générale exigeant le départ de Macron et son gouvernement et la convocation d’élections pour une Assemblée Constituante permettant de sortir enfin de la 5e République. C’est vers un tel objectif que devrait se diriger la mobilisation des populations, y compris pour la solidarité dans la lutte contre les incendies en cours, plutôt que vers l’« union sacrée » avec ceux qui nous ont menés dans cette situation.
Alain Dubois
28 juillet 2026