Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
10 Décembre 2025
Aujourd’hui, la science n’est plus seulement un moyen rationnel de comprendre le monde dans lequel nous vivons : elle est devenue avant tout l’antichambre de la technologie, au service du profit, du contrôle des populations et de la guerre. La recherche est devenue une entreprise collective lourde et coûteuse, menée de plus en plus par des équipes de chercheurs et techniciens, et largement contrôlée par les États. Il subsiste toutefois des domaines et des questions scientifiques moins inféodés à la technologie et s’appuyant sur une approche plus individuelle, comme la recherche « naturaliste » à laquelle je me suis consacré depuis mon enfance, avec une prédilection pour les grenouilles et crapauds. Mon expérience, devenue rare, est susceptible d’intéresser quelques esprits curieux, jeunes et moins jeunes, et je me propose de la présenter dans ces « souvenirs batrachologiques ».
On parle beaucoup de science aujourd’hui, en bien ou en mal. Sans la science il n’y aurait pas eu, lors du dernier siècle, de progrès fulgurants de la médecine, de bombes nucléaires, d’hommes dans la lune, de trains à grande vitesse, de zyclon B, de perturbateurs endocriniens, d’internet, d’accident de Tchernobyl, d’IA et de millions d’autres « progrès » technologiques. Pour nos contemporains, la science est avant tout à la fois le produit de la technique et l’antichambre de celle-ci. Elle s’appuie en général sur des équipements complexes et coûteux, et permet d’en concevoir d’autres.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant des siècles, la science a surtout été conçue comme un moyen d’accroître les connaissances humaines sur le monde, la technique étant au service de cet objectif et pas le principal but de son activité. Mais la connaissance en soi ne génère pas de plus-value, et est donc de moins en moins valorisée par la société capitaliste mondiale de notre époque, dont la crise de plus en plus grave nous mène à grands pas vers un cataclysme planétaire sans précédent pour l’ensemble des êtres vivants incluant les hommes ‒ processus dans lequel la science et les techniques auront joué un rôle crucial. Ces dernières permettent non seulement d’augmenter les profits mais aussi de surveiller et contrôler les populations, et de préparer et faire la guerre.
Quelques domaines de la science échappent largement à cette tendance : ce sont ceux dans lesquels l’avancée des connaissances ne donne pas lieu à des profits, sinon marginaux, parce qu’ils n’emploient guère de techniques coûteuses, précieuses pour les entreprises qui les produisent. C’est le cas de nombre de sciences humaines, mais aussi de sciences descriptives de la nature, qui reposent avant tout sur l’observation directe par l’homme plus que sur l’expérimentation ou sur des analyses qui ne peuvent être menées à bien que par la médiation de technologies plus ou moins élaborées.
Il se trouve qu’à presque 80 ans j’arrive vers la fin d’un itinéraire qui a été consacré en grande partie à de telles études « naturalistes » des animaux, et avant tout des batraciens ou amphibiens, les grenouilles, crapauds, rainettes, salamandres et tritons du monde entier.
Ces études m’ont amené à effectuer des milliers d’heures d’observations de terrain dans des conditions assez inhabituelles, depuis l’examen attentif de milliers de spécimens de crapauds de nuit au bord d’étangs forestiers de la région parisienne jusqu’à l’escalade nocturne de torrents dans des dizaines de montagnes, des Alpes à l’Himalaya en passant par les Apennins ou le Caucase ‒ mais aussi à étudier des milliers de spécimens conservés dans les collections des musées d’histoire naturelle, et des milliers de publications de naturalistes dont certaines datant de plus de deux siècles et qui restent pertinentes aujourd’hui, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de domaines scientifiques actuels, où les publications deviennent obsolètes en quelques années ou dizaines d’années.
Dans les années 1960, lorsque je commençai à m’intéresser aux batraciens, en France il existait fort peu de livres et articles de vulgarisation scientifique, destinés au grand public, portant sur ces animaux, et même sur la science en général ‒ ce qui a profondément changé depuis. À l’époque, les quelques livres existants, comme les guides faunistiques d’Angel ou de Dottrens, ou les livres de Jean Rostand, m’ont beaucoup aidé à acquérir les connaissances de base sur ces animaux et leur étude. Aujourd’hui, ces animaux sont bien mieux connus de la science qu’à l’époque, et il existe pléthore de tels livres, sans parler des documentaires animaliers télévisuels et les multitudes de sites internet, de qualités diverses, produits par scientifiques professionnels comme par des amateurs passionnés, dédiés à ces animaux. Ces documents présentent des informations sur ces animaux et surtout de nombreuses photos superbes de ceux-ci. Ce qui est moins fréquent, ce sont les ouvrages traitant de la manière dont nos connaissances sur ceux-ci ont progressé et progressent, non seulement en raison des inventions permanentes de nouvelles techniques, mais également en fonction des goûts et des choix des chercheurs, ainsi que des hasards de la recherche, qui ouvre parfois des pistes inattendues qu’il faut savoir emprunter, quitte à se détourner de l’objectif initial. Le rôle de l’histoire personnelle des chercheurs dans le développement de leur recherche est de moins en moins important dans la recherche dirigée, sinon caporalisée, actuelle, mais il subsiste encore « à la marge ».
J’ai eu envie de partager mon expérience dans ce domaine, devenue rare aujourd’hui, avec celles et ceux qu’elle pourrait intéresser, jeunes et moins jeunes. Ces « souvenirs batrachologiques » sont conçus comme faisant écho à la fois aux Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre dont la lecture a enflammé mes jeunes années, mais aussi aux livres de Jean Rostand comme Le droit d’être naturaliste, Les crapauds, les grenouilles et quelques grands problèmes biologiques ou Les étangs à monstres. Un de mes objectifs est d’illustrer comment des recherches menées de manière largement individuelle, non inféodées à des « programmes de recherche » imposés à des chercheurs comme condition pour obtenir les financements importants indispensables pour pouvoir employer des techniques lourdes, peuvent permettre de soulever de nouvelles questions et parfois de faire des découvertes inattendues ‒ et surtout de découvrir avec émerveillement l’univers qui nous entoure, sans avoir besoin d’aller dans la lune, au fond des océans ou au cœur de la matière.
Ces mémoires permettront peut-être aussi de comprendre un phénomène bien connu mais assez rarement analysé. Il est indéniable que la curiosité pour la nature sous toutes ses formes est très répandue chez tous les enfants même très jeunes s’ils n’en sont pas empêchés par la maladie, la misère ou la guerre, ou rendus sourds et aveugles par une emprise exercée sur eux dès le plus jeune âge par l’exposition perpétuelle aux écrans et aux jeux. Comment se fait-il qu’ensuite l’immense majorité des enfants perdent cette curiosité et deviennent des consommateurs passifs d’informations et d’opinions ? Et qu’à l’inverse certains échappent à cette trajectoire et continuent à vouloir explorer, étudier et comprendre le monde qui nous entoure par eux-mêmes, de devenir des acteurs de cette grande aventure humaine de la science ? Peut-être mon propre itinéraire permettra-t-il de jeter quelques lumières sur ce mystère.
Bien qu’il relate de nombreuses observations et comporte diverses réflexions sur des questions scientifiques, ce récit n’est pas à proprement parler un texte scientifique. J’y éviterai donc le plus possible l’emploi de termes techniques ou complexes, susceptibles de rendre sa compréhension difficile par tous. Les nombreuses espèces animales qui y seront mentionnées le seront sous leurs noms français lorsqu’ils existent déjà, ou proposés ici même. Toutefois, pour les lecteurs qui souhaiteraient en savoir plus sur celles-ci, par exemple en cherchant sur internet ou dans des livres, leurs noms scientifiques latins seront donnés en notes infrapaginales. Ceux de ces lecteurs qui souhaiteraient de plus amples détails sont invités à écrire des commentaires en réponse à mes billets.
Ces souvenirs sont susceptibles d’être assez longs, d’aborder des questions diverses. J’ignore si ma santé déclinante me permettra de les mener à bien, mais cela n’empêche pas de commencer.
Alain Dubois
10 décembre 2025