Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
13 Décembre 2025
Dans le premier chapitre de Moby Dick, Melville explique que la présence d’eau dans un paysage est un élément crucial pour que les humains le trouvent beau, attirant et propice à la « méditation ». Pour ma part, je n’ai pas attendu d’avoir lu cet extraordinaire roman pour être attiré par l’eau – du moins l’eau douce plus que marine : mares, étangs, lacs, rivières, torrents, chutes, et jusqu’au moindre ruisseau ou fossé et même la moindre flaque. J’y ai passé des milliers d’heures de ma vie, parfois sur la rive, parfois les pieds dans l’eau ou dans celle-ci jusqu’à la taille. Au bord de ou dans les étangs des forêts de la région parisienne et de l’Auvergne, les mares et lacs des montagnes d’Europe, les torrents des Pyrénées, des Alpes, des Apennins, du Caucase, de l’Himalaya, de Turquie, d’Inde, de Chine… Tout cela pour une même quête, celle des grenouilles, crapauds, rainettes, tritons et salamandres, dont je souhaitais connaître les noms, les caractères, le comportement, la biologie, l’évolution et évaluer les menaces… Mais avant tous ces lieux enchanteurs, il y a eut la boutasse de Sury, c’est là que tout a commencé.
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Dans la plaine du Forez, à l’ouest de Saint-Étienne, on appelle boutasses [1] des mares proches des maisons, alimentées par l’eau des gouttières. Cette eau sert à arroser le potager. La boutasse au fond du jardin de mon grand-père, à Sury-le-Comtal, était un cube de quelques mètres de large, aux murs de briques et pierres, sous le niveau du sol, très profonde ‒ mystérieuse et inquiétante. Quand mon frère Pierre et moi étions petits, nous n’avions pas le droit de descendre l’escalier, car « c’était trop dangereux ». Selon la saison, le niveau de l’eau variait. Au printemps, plusieurs marches étaient recouvertes, mais à la fin de l’été il ne restait plus d’eau que sur la marche la plus basse, ou même aucune, mais après celle-ci c’était un gouffre insondable noir et froid, au fond couvert par une couche importante de vase.
Avais-je quatre ou cinq ans ? C’est sur la dernière marche de ce fameux escalier, recouverte d’une mince pellicule d’eau, que je les ai découvertes. De toutes petites bêtes noires. Des bêtes ? Pas sûr. C’étaient juste de petits êtres ovales avec deux yeux à l’avant, et une petite queue à l’arrière. Et ils bougeaient un peu, plutôt mollement, se soulevant juste de temps en temps pour se reposer non loin.
Mon grand-père, avec qui j’avais descendu l’escalier, m’expliqua ce que c’était que ces drôles de bêtes : des têtards. Ah oui, ils ont une grosse tête, et pas vraiment de corps distinct de celle-ci, avant la queue. Ils ont l’air d’être les représentants d’une engeance particulière, un peu monstrueuse, incomplète, vouée peut-être à l’échec. Mais en fait ce sont des bébés. Peu à peu, ils grandissent, et il leur pousse deux pattes, à la base de la queue, puis deux autres, sur les côtés derrière les yeux. Ils commencent alors à perdre leur queue et ils finissent par sortir de l’eau, et ils deviennent… de tout petits crapauds.
Des crapauds ? Mais alors, pourquoi ne les voit-on jamais ensuite ? Ni dans le jardin, ni dans la remise entre le jardin et la cour, ni dans la cour elle-même – sans parler de la maison [2] ! Que deviennent-ils après être sortis de l’eau ? Ils doivent monter l’escalier, puis, soit ils s’en vont ailleurs, soit ils se cachent quelque part. Mon grand-père ne savait apparemment pas. Pas sûr non plus qu’il savait que les jolies notes flûtées qu’on entendait l’été en soirée dans la cour et le jardin, et dans les jardins avoisinants, étaient les chants des mâles de ce petit crapaud.
Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’en appris plus sur ces animaux, d’abord dans des livres puis de mes propres yeux. Une gouttière de la maison descendait presque jusqu’au sol de la cour, et s’ouvrait au-dessus d’un baquet de bois [3], dont l’eau rendait divers services. Quand elle débordait, l’eau coulait dans un tuyau souterrain qui traversait la remise et allait se jeter dans la boutasse du jardin. Un jour, pour une raison que j’ai oubliée, mon grand-père dut déplacer ce baquet. Nous eûmes alors la surprise de découvrir sous celui-ci un petit crapaud gris adorable aux grands yeux, dont les pattes arrière étaient entremêlées avec une sorte de cordon au sein duquel étaient alignées de petites billes de couleur crème. Aucun doute possible, ce petit crapaud était celui que mes livres appelaient « crapaud accoucheur » [4]. Pourquoi ce nom ? C’est que ces crapauds, au lieu de s’accoupler et pondre leurs œufs dans l’eau comme les autres crapauds et grenouilles de France, s’accouplent de nuit sur la terre ferme. La femelle émet un chapelet d’œufs que le mâle féconde, puis, par une manœuvre habile et rapide, ce dernier plonge ses pattes arrière dans ces œufs et leur chapelet se retrouve enroulé autour de celles-ci. Il reste ensuite caché dans un abri avec ces œufs pendant quelques semaines. Les œufs se développent lentement, à l’abri des prédateurs (poissons, tritons, couleuvres, insectes) jusqu’à une nuit où le crapaud se rend à l’eau et y trempe ses jambes : tous les œufs « explosent » alors quasi-simultanément, et donnent naissance à de petits têtards qui se dispersent. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un accouchement, mais c’est bien le mâle qui libère les têtards dans l’eau, pas la femelle comme chez la plupart des autres batraciens.
Tout cela je ne le découvris que bien plus tard, la nuit dans la nature : l’accouplement sur un chemin de Sury ; l’éclosion des œufs au bord d’un étang du Vaucluse. Mais les livres m’y avaient préparé.
[1] Terme dérivé du franco-provençal botta, « cuve ».
[2] Pour le lecteur qui voudrait tenter d’imaginer les lieux, il suffit de savoir qu’à partir de la grande rue Franche se succédaient la maison, la cour, un hangar (que nous appelions le dépôt), le jardin, avec la boutasse au fond à droite, et un mur assez haut derrière lequel se trouvait le fossé Métrat, un chemin de terre bordé de chaque côté de grandes herbes.
[3] Demi-tonneau.
[4] Alytes obstetricans.
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La couverture de "Nuées" d'Emile-Allain Séguy (Editions Marguerite Watkine, 2025), montrant en bas une Aeschne bleue aux ailes déployées.
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Ce n’est que lorsque je fus plus grand que j’eus le droit de descendre l’escalier de la boutasse en l’absence de mon grand-père. J’avais commencé à m’intéresser aux animaux et à lire des livres les concernant, et j’étais muni d’une petite épuisette qu’on m’avait achetée lors de la semaine de vacances que nous passions parfois l’été, avec mes parents et grands-parents à la Tranche-sur-Mer en Vendée. J’y accompagnais souvent à marée basse ma grand-mère Zizise qui était une accroc de la « pêche à pied », trouvant des merveilles et ouvrant avec son petit couteau les huîtres directement sur les rochers pour les manger sur place. Avec mon épuisette je capturais, dans les trous d’eau laissés par la mer en se retirant, crevettes et petits poissons dont j’étais très fier et que je demandais à ma mère de nous servir à table, avec les récoltes plus conséquentes des adultes. À Sury, en explorant la boutasse à l’aveuglette avec cette épuisette, j’y capturais des têtards d’alytes, que je mettais dans un petit aquarium pour observer leur croissance et leur métamorphose.
Mais j’y découvris alors d’autres animaux que les têtards. C’étaient d’étranges insectes aquatiques, assez longs (quelques centimètres), comportant comme tous les insectes trois parties: une tête, un thorax et un abdomen annelé. La tête porte de gros yeux latéraux composés de nombreux « petits yeux » côte à côte et des mandibules, mais aussi, comme accroché sous le plancher de la tête, un bizarre organe dépliable. Le thorax porte dorsalement des ébauches de petites ailes repliées et non fonctionnelles, et latéralement trois paires de pattes avec lesquelles l’animal peut se déplacer assez lentement sur le fond de l’eau ou sur des parois verticales comme les murs de la boutasse. Je découvris avec surprise que ces animaux, quand ils sont inquiétés, peuvent également se déplacer par un système évoquant les avions à réaction. Ils replient alors les pattes sous le thorax et expulsent vivement de l’eau à l’extrémité de leur abdomen, ce qui les propulse à grande vitesse, de manière un peu zigzagante, dans l’eau, pour aller accoster sur la rive opposée et s’y accrocher. Mais ce qui était le plus intrigant avec ces bêtes c’était cet appareil dépliable sous la tête, dont j’appris plus tard qu’on l’appelle « masque » (alors qu’il ne masque rien du tout). Il comporte deux parties. La première est attachée sous l’avant de la tête et se dirige vers l’arrière sous le plancher buccal. A son extrémité, il est articulé avec une deuxième partie de la même longueur, qui revient jusqu’à l’avant de la tête, et se termine par une sorte de pince. Lorsque la bête, posée sur le fond ou accrochée à un support, voit une proie, par exemple une larve de moustique, cet appareil se déplie très brusquement et sa pince terminale se referme sur elle, puis elle se replie lentement et apporte la proie aux mandibules, qui la saisissent pour l’avaler. Ce système permet à la larve de saisir des proies se trouvant à une distance du double de la longueur de sa tête, et donc sans avoir besoin de s’avancer vers celle-ci et d’attirer ainsi son attention. Ce « petit monstre », s’il était agrandi à la taille d’un humain, serait aussi effrayant que l’Alien du film du même nom ou d’autres monstres de science-fiction.
Je parvins avec mes petits livres à identifier ces animaux comme étant des larves de libellules – plus exactement des larves d’aeschnes bleues [5], grandes et puissantes libellules au long abdomen bigarré long et grêle, plus vert que bleu. Je fis leur connaissance après celle de leurs larves. Elles surgissaient de nulle part et venaient planer, au-dessus de la boutasse, restant immobiles tout en battant des ailes si vite qu’on ne pouvait les distinguer, puis se déplaçant brusquement vers un nouveau point d’observation. J’étais toujours réjoui lors de l’apparition de ces magnifiques hélicoptères miniatures ! Je n’eus jamais la chance d’assister à leur accouplement. En revanche, à plusieurs reprises j’assistai à leur ponte : elles descendaient lentement presque jusqu’à la surface de l’eau, et touchaient alors très brièvement celle-ci avec l’extrémité de l’abdomen, plusieurs fois de suite mais jamais au même endroit. Je compris qu’à chaque contact elles libéraient un œuf, qui devait descendre lentement jusqu’au fond de l’eau. Mes livres disaient que ces libellules pondaient leurs œufs dans des tiges de plantes aquatiques ou des bois flottés, ou dans la végétation des berges, mais comme la boutasse aux murs verticaux et sans végétation aquatique n’offrait aucune de ces solutions, les aeschnes y avaient adopté une autre méthode. Cette observation indique que la nature ne procède pas toujours comme elle est censée le faire dans les livres : si nécessaire elle emprunte d’autres chemins.
Malgré la profondeur de la boutasse et son eau stagnante sans doute peu oxygénée, les œufs parvenaient à y éclore et donner naissance aux larves que j’avais observées, qui y grandissaient peu à peu pendant un ou deux ans, avant de se métamorphoser en « imagos », forme adulte de l’espèce capable de voler et de se reproduire avant de mourir. Comme je passais des heures assis sur une marche de l’escalier de la boutasse à y observer ce qui s’y passait, j’eus la chance d’observer à plusieurs reprises cette extraordinaire métamorphose. Un jour vient où une larve, qui se sent « mûre » pour cela après une période de plusieurs jours de remaniement de son anatomie et de sa physiologie, sort de l’eau. La métamorphose des larves d’aeschnes, même si elle porte le même nom, se déroule fort différemment de celle des petits crapauds accoucheurs, qui dans la boutasse montaient d’abord de la marche inondée jusqu’à celle au-dessus où ils commençaient leur vie terrestre avant de monter plus haut jusqu’au jardin où ils disparaissaient dans la végétation. En revanche, une larve d’aeschne prête à se métamorphoser effectuait lentement une ascension sur une des parois verticales de la boutasse, jusqu’à se fixer en un endroit qui lui convenait, souvent accrochée par ses pattes sous une petite plante poussant entre des briques du mur, dans une position verticale ou un peu penchée vers l’arrière. La larve, parfois appelée « nymphe » à ce stade, s’immobilise alors complètement et commence un lent processus de transformation. Sa peau dorsale se fend en arrière de la tête entre les ébauches d’ailes. Le thorax et la tête, humides, sortent par cette fente, alors que l’abdomen reste encore dans l’ancienne enveloppe devenue « exuvie ». Le thorax et la tête basculent vers le bas, restant accrochés à celle-ci par la base de l’abdomen. Les ailes qui étaient sorties toutes repliées et fripées se déploient progressivement dans le vide. L’abdomen finit de s’extraire, pattes, ailes et le reste du corps sèchent progressivement, durcissent, l’animal se redresse et s’accroche à son exuvie vide, et les grandes ailes déployées deviennent brillantes et transparentes. La superbe créature reste encore un moment accrochée à son exuvie, puis, soudainement, s’envole, comme si elle avait fait ça toute sa vie ‒ alors que quelques heures auparavant elle était encore une obscure larve aquatique. J’assistai plusieurs fois à cet événement miraculeux à une époque où il n’existait ni livre ni site internet pour m’en montrer des photos.
Très vite, après avoir découvert les têtards d’alytes dans la boutasse, je m’étais mis à en faire l’élevage, les mettant dans des récipients de cuisine divers prêtés par ma grand-mère Zizise, avant qu’on m’offre un petit aquarium aux montants métalliques peints en vert. J’escomptais ainsi les voir grandir puis se métamorphoser. Au début toutefois, quelques détails m’avaient échappé : c’était qu’il fallait les nourrir, et changer leur eau de temps en temps ‒ et je fus surpris par la mortalité qui survint après quelques semaines. Bénéficiant des conseils des adultes, je commençai à les nourrir avec des feuilles de salade, d’abord crues puis plongées brièvement dans l’eau chaude pour les attendrir. Ce fut un grand succès. Les têtards posaient leurs bouches sur les feuilles qui se retrouvaient vite percées de ci de là comme une dentelle, et de minuscules boudins verts dispersés dans l’eau indiquaient que cette salade avait été digérée et qu’il fallait changer l’eau. Je parvins ainsi, après quelques déboires, à mener quelques têtards jusqu’à la métamorphose. Un nouvel écueil surgissait alors : ayant troqué leurs branchies contre des poumons, les têtards à quatre pattes mais encore une queue en cours de régression se noyaient dans l’aquarium : il me fallut y installer des petites pierres émergées sur lesquelles ils pouvaient monter, mais certains qui s’acharnaient sur les vitres lisses de l’aquarium se noyaient tout de même.
Mes tentatives d’élevage de larves d’aeschnes furent moins réussies : aucune n’accepta de se métamorphoser dans mes élevages. Mais les garder dans des récipients pleins d’eau me permit d’observer leur morphologie et leur comportement, et notamment la mécanique de déploiement de leur masque pour attraper des proies qui me fascinait absolument.
Les premières observations que je fis enfant dans la boutasse de mon grand-père furent mes premiers actes de « naturaliste », mot que je ne connaissais pas. Je commençai ainsi à apprendre à attendre patiemment sans bouger, à regarder, et à tenter de comprendre ce que je voyais. Cette boutasse m’offrait un exemple d’« écosystème naturel » miniature, particulièrement simplifié, avec deux espèces principales, les larves d’aeschnes et les têtards d’alytes, les premières se nourrissant sans doute des secondes, du moins dans les premiers stades de vie libre de celles-ci. Je ne m’en doutais pas, mais cet écosystème simplifié était très fragile, susceptible d’être détruit irréversiblement par des actions humaines inconsidérées – ce que j’appris ensuite par l’expérience, me permettant ainsi d’acquérir, par l’observation et la réflexion, des concepts fondamentaux de l’écologie et de la biologie évolutive.
Cette effroyable boutasse, donc, me fit découvrir les têtards, à travers eux les batraciens, des larves aquatiques d’insectes partageant leur environnement, le phénomène extraordinaire de la métamorphose, et la notion de milieu de vie partagé par divers organismes. À la lumière de ce qui fut ensuite ma vie, ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout : je lui dois encore d’autres enseignements.
13 décembre 2025
[5] Aeshna cyanea.