Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
19 Décembre 2025
Dans la plaine du Forez, entre Montbrison et Saint-Étienne, on trouve un bon nombre de carrières d’argile rougeâtre. Celle-ci été utilisée depuis des siècles pour fabriquer des briques et des tuiles plates. Ces dernières donnent une allure bien particulière aux maisons austères de cette région, qui n’est pas du goût de tout le monde mais est à coup sûr typique de celle-ci.
Lorsque j’étais petit, ces carrières de glaise étaient d’accès libre. Pas de barrière pour y accéder, pas de grillage, pas de panneau. Or, mon grand-père, directeur d’école primaire à la retraite, connaissait les goûts des enfants et savait que de tels grands espaces en dehors du monde, profonds et quasiment sans végétation, d’aspect sauvage, étaient des lieux idéaux pour jouer, en s’imaginant être dans canyons comme dans des westerns ou dans le film Touche pas à la femme blanche de Marco Ferreri (1974), tourné dans le trou des Halles avant la création du forum du même nom. Il nous amenait donc, mon frère et moi, dans les carrières de Sury et du village voisin de Saint-Marcellin-en-Forez, pour nous permettre d’y jouer.
Dans mon souvenir, lorsque nous y allions en vélo, les travaux d’exploitation étaient suspendus, même si des témoins de ceux-ci (traces de camions, tuyaux, pompes) suggéraient que ce n’était pas définitif, ou très récent. Choisissait-il d’y aller le dimanche ou d’autres jours chômés, je ne sais.
Mon frère et moi y jouions avec un grand plaisir, mais très vite je trouvai un autre intérêt à ces visites. L’exploitation de l’argile entraînait la formation de trous plus ou moins profonds où, lorsque les travaux étaient suspendus, l’eau non pompée s’accumulait peu à peu sans pénétrer dans le sol, la glaise rouge étant imperméable. J’étais attiré par ces étangs, mares et flaques. Bien entendu, comme pour la boutasse, il fallait faire très attention. Nous n’avions pas le droit de nous approcher des grands étangs, aux rives abruptes et très profonds. Mais nous pouvions aller au bord des mares et petites flaques. Celles-ci étaient dépourvues de végétation, et remplies d’eau rougeâtre ou jaunâtre. Et ces collections d’eau apparemment inhospitalières abritaient des animaux, qui piquaient ma curiosité.
Ultérieurement, je constatai que ces carrières et leurs mares abritaient plusieurs espèces de batraciens anoures (grenouilles et crapauds) et urodèles (tritons), mais lors de mes premières visites je n’en distinguai que deux : des grenouilles vertes et des crapauds sonneurs.
Les grenouilles [1] étaient d’un beau vert vif, qui ressortait sur le fond rougeâtre de l’environnement. Elles étaient de tailles diverses, mais certaines étaient nettement plus grandes que les alytes de la boutasse. Elles se tenaient assises au soleil sur les berges des étangs et mares, tournées vers l’eau, et lorsqu’on approchait elles y plongeaient quasiment toutes ensemble, en poussant un bref cri causé par l’expulsion de l’air de leurs poumons. À peine dans l’eau, elles descendaient au fond et disparaissaient de la vue, pour ne remontrer à la surface qu’après plusieurs minutes, tout en restant aux aguets. Si l’observateur bougeait, elles pouvaient retourner au fond un moment, mais sinon elles s’enhardissaient et se dirigeaient lentement vers la rive opposée ou retournaient vers celle d’où elles étaient parties. En nageant ainsi en surface, elles tenaient leurs bras allongés vers l’arrière, ceux-ci ne freinant donc pas leur progression. Elles étaient difficiles à capturer avec ma petite épuisette, surtout les grosses. À peine l’épuisette levée prestement hors de l’eau, elles parvenaient à prendre appui sur les mailles du filet pour sauter de nouveau à l’eau. Je ne parvenais à capturer que les plus petites, et même celles-ci avaient des pattes arrière puissantes leur permettant de s’échapper d’un bond si on ne se dépêchait pas de les prendre fermement en main !
Outre les grenouilles vertes, au bord de ces mares et des petites flaques installées dans des traces de roues d’engins, se tenaient aussi de petits crapauds grisâtres, de la même taille que les alytes et ayant comme eux des pattes postérieures grêles, mais d’aspect différent. Lorsque j’arrivais près d’une mare au bord de laquelle se tenaient de ces petits crapauds gris appelés crapauds sonneurs [2], ceux-ci sautaient aussi dans l’eau comme les grenouilles vertes, mais pour ainsi dire par imitation et à regret. Une fois dans l’eau, ils ne plongeaient pas vers le fond mais se contentaient de nager mollement à la surface, avec les bras tendus en avant, jusqu’à accoster à une rive. Ils étaient ainsi faciles à capturer, soit à la main, soit avec ma petite épuisette. Et là, surprise ! La peau des alytes porte de toutes petites pustules et, quand on y passe le doigt, la sensation est plutôt lisse ; le dos est grisâtre ou brunâtre et le ventre blanchâtre. En revanche, la peau dorsale des crapauds des carrières était grise et très pustuleuse, moins lisse au contact ‒ mais surtout leur ventre était jaune vif avec des taches noires, tout comme une panthère ou une girafe. Plus tard, je compris que cette coloration criarde de leur ventre leur servait de protection contre les prédateurs. Si un chien par exemple mord un de ces crapauds, les pustules libèrent aussitôt des sécrétions très agressives pour ses gencives, sa langue et sa peau buccale. Le chien recrache très vite le crapaud, se frotte le museau avec la patte et manifeste un fort désagrément. Les chiens ont de la mémoire, et cette expérience leur tient lieu de leçon : ils ne sont pas près de recommencer avec un autre de ces crapauds. D’autres mammifères et oiseaux peuvent réagir de même ‒ quoique sans doute pas des couleuvres ! D’ailleurs moi-même, lorsque je les prenais dans la main puis avais le malheur de me frotter un œil, je sentais immédiatement une irritation. La couleur vive du ventre de ces crapauds est donc une indication qu’il ne faut pas y toucher.
Avec ces visites aux carrières, mes connaissances sur les batraciens s’enrichissaient. Je constatais que ces animaux peuvent se protéger des prédateurs de diverses manières. Les alytes et les sonneurs ont des couleurs dorsales ternes, leur permettant de rester discrets dans l’environnement et d’échapper ainsi aux ennemis. Les sonneurs y ajoutent une deuxième caractéristique, apparemment contradictoire avec la première : leur ventre de couleur vive attire au contraire l’attention et marque la mémoire de qui s’avise de tenter de les manger, lui évitant de renouveler l’expérience. Ces crapauds en revanche sont de piètres nageurs et plongeurs, comme s’ils savaient qu’ils ne risquent guère d’être attaqués. À cet égard, ils diffèrent des grenouilles vertes puissantes qui peuvent plonger et nager vite. Je découvrais ainsi qu’à un même problème ‒ éviter d’être mangé ‒ des animaux semblables peuvent avoir des « solutions » différentes, et que seul l’examen de ceux-ci dans les conditions naturelles peut permettre de le comprendre.
[1] Pelophylax sp.
[2] Bombina variegata.
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Quand je fus plus grand, je me rendis souvent seul dans les carrières de Sury, accessibles d’un coup de vélo sur la colline du château d’eau. J’y découvris alors d’autres batraciens, triton palmé [3], rainette verte [4], crapaud calamite [5]. Ce dernier était superbe, taille moyenne, dos gris avec une ligne jaune continue au milieu, beaux yeux verts. Je tombai sur ces crapauds par hasard en cherchant des alytes. Je savais que les mâles adultes, portant des chapelets d’œufs aux pattes, se cachaient sous des pierres, dans des trous ou autres abris. J’eus l’idée de fouiller dans une partie sableuse de la carrière. Effectivement, j’y découvris assez vite des alytes, certains avec des œufs et d’autres sans, dont des jeunes. Mais j’y découvris aussi tout un « nid » de crapauds calamites, chacun dans une petite alvéole dans le sable, restée légèrement humide en raison de leur présence et alors que tout le sable autour était plus sec. La zone sableuse était assez étendue, et la fouiller en aveugle à la main risquait d’être fastidieux, sinon légèrement dangereux, si je tombais par hasard sur une vipère ou un autre animal susceptible de mordre ou de piquer. Je revins donc avec un petit piochon à la lame courbe au bord arrondi, dont mon grand-père se servait pour déterrer les pommes de terre dans le jardin : ce fut alors Byzance ! Dans quelques mètres cubes de sable, je déterrai des dizaines de calamites dont rien ne trahissait la présence à la surface. Au début, je procédais très prudemment, de peur de couper un crapaud en deux, mais à chaque fois que mon piochon en débusquait un, il se trouvait intact, entier, soit devant soit derrière la lame ‒ et ce fut encore le cas, sans exception, lorsque je me mis à piocher plus vite, découvrant des zones sans crapauds et d’autres riches en ceux-ci : mais chacun de ces derniers était dans sa propre alvéole dans le sable, séparé des autres. Lors de cette recherche à l’aveugle, il m’arrivait de couper en deux un ver de terre, un mille-pattes ou un insecte, mais jamais un crapaud. C’était comme si ceux-ci se mettaient en boule pour ne pas être coupés ou même blessés, ce qui reste pour moi à ce jour un mystère.
L’exploration des carrières vint enrichir très vite mon microcosme des batraciens, alors que je n’avais encore rien lu à leur sujet et que ce que me disaient les adultes restait très superficiel. Bien entendu, je souhaitais en apprendre plus sur eux. Pour ce faire, j’en rapportais à la maison et multipliais les récipients où je les tenais à l’étroit et ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Mais à la fin de l’été et des vacances, je ne pouvais les emporter : mes parents n’en voulaient pas à Paris. Je devais alors les libérer, et quoi de plus logique je les mettais dans la boutasse, son escalier ou le jardin environnant. Ainsi imaginais-je les retrouver au printemps ou à l’été suivant, et avoir ainsi contribué à « enrichir » la faune batrachologique du jardin de mon grand-père, enfermé dans de hauts murs comme souvent dans la région. Mais cela ne se passa pas ainsi, du moins pas pour toutes les espèces. Il me faudrait du temps pour comprendre pourquoi et en tirer des conclusions…
[3] Lissotriton helveticus.
[4] Hyla arborea.
[5] Epidalea calamita.
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Imaginons que vous arriviez dans une région de vous inconnue et que, batrachologue passionné, vous soyez impatient de découvrir les grenouilles, crapauds et tritons du coin. Si personne n’est là pour vous guider, une bonne idée serait de vous munir d’une carte détaillée, si possible au 1/25.000e, et d’y chercher des indications suggérant qu’une visite à certains sites pourrait être fructueuse pour votre quête. Vous écarterez d’emblée les agglomérations et les zones cultivées, et vous rechercherez les zones boisées, les éventuelles mares et étangs indiqués sur la carte, et les cours d’eau pas trop grands et leurs alentours. Mais vous ne penserez peut-être pas à vous intéresser aux carrières, souvent situées en zone urbaine ou péri-urbaine, et indéniablement fort artificialisées. Vous manquerez alors peut-être des occasions intéressantes de rencontrer des amphibiens. Les carrières, surtout lorsqu’elles sont de taille importante, sont des biotopes particulièrement prisés de ces animaux. Tant qu’elles sont exploitées, ce sont des milieux en perpétuel changement, où des trous plus ou moins important sont creusés puis s’emplissent d’eau, puis sont de nouveaux comblés tandis que d’autres apparaissent, etc. Ces milieux aquatiques sont donc souvent « neufs », non envahis de végétation et, ce qui et le plus important, n’abritent pas de poissons, prédateurs potentiels des amphibiens, de leurs œufs et larves. Les hommes et les engins qui y travaillent et y circulent ne les perturbent pas beaucoup. Regardez un camion qui roule sur un chemin où les passages répétés ont creusé de profondes ornières emplies d’eau : la roue y pénètre et repousse l’eau boueuse sur les bords, avant de redescendre dans le fossé après son passage ; s’il s’y trouve un petit crapaud, il sera rejeté sur le bord avec l’eau et ne sera pas écrasé par la roue. Voilà donc une des premières visites qu’il sera indiqué de faire dès votre arrivée dans cette nouvelle région. Bien entendu, une carrière abandonnée depuis peu sera plus tranquille pour les animaux, mais si cet abandon dure trop longtemps son aspect pourra changer, la végétation se développer, le milieu se fermer, et le peuplement de batraciens se réduire. C’est donc vers les carrières en cours d’exploitation que, contre toute intuition, il vous faudra préférer vous rendre pour commencer.
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19 décembre 2025