L'Herbu

Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier

Fuck la planète ? Ou Fuck l’humanité ?

"Fuck la planète", série de Jean-Robert Viallet et Jean-Baptiste Fressoz

"Fuck la planète", série de Jean-Robert Viallet et Jean-Baptiste Fressoz

 

L’excellent film « Fuck la planète » diffusé par Arte montre comment la négation de la crise climatique largement due aux émissions de gaz à effet de serre a été sciemment organisée par les entreprises capitalistes et leurs relais médiatiques et politiques, et a abouti à l’abandon de la perspective de combattre cette crise pour privilégier celle de l’« adaptation » à celle-ci, qui est impossible.

 

 

 

 

 

On doit à Jean-Robert Viallet et Jean-Baptiste Fressoz un excellent documentaire en trois parties intitulé « Fuck la planète, le choix du réchauffement », diffusé sur Arte le mardi 8 septembre 2026 et encore disponible en replay jusqu’au 7 avril 2027. Ce documentaire courageux, consacré au dérèglement climatique, est exceptionnel car il insiste sur les véritables facteurs principaux responsables de cette crise mondiale du climat. Il montre bien qu’il ne s’agit pas de « la technique » ou des « énergies fossiles » en elles-mêmes, sans parler de « la nature humaine », mais du système économico-politique dont l’humanité est actuellement prisonnière, à savoir le capitalisme néolibéral, dont les États-Unis d’Amérique sont le parangon et le leader.

La prise de conscience du dérèglement climatique par la communauté scientifique ne fut pas immédiate. Commencée dans la première moitié du 19e siècle, elle se développa surtout dans la deuxième moitié du 20e. Elle aboutit à la compréhension du rôle de l’émission dans l’atmosphère des « gaz à effet de serre » (GES) (dioxyde de carbone, méthane et oxyde nitreux), notamment le premier, issu de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz extraits des entrailles de la planète, dans la crise climatique, et de manière plus large dans la « crise de la biosphère ». La nécessité de changer de modèle économique s’imposa alors peu à peu, menant à des propositions comme les concepts de « développement durable », de « transition écologique » et de « décroissance ». Cette prise de conscience concerna progressivement quelques dirigeants, aboutissant à l’organisation de rencontres internationales et de « grand-messes » pour le climat et l’environnement. Toutefois, force est de constater que les retombées concrètes de ces réunions et des accords auxquels elles aboutissent régulièrement restent considérablement en deçà des annonces et des besoins, et que la crise de la biosphère continue de s’approfondir et de s’accélérer. C’est le mérite de ce documentaire de monter de manière très claire où se situent les responsabilités à cet égard : certes, les gouvernements y contribuent, mais c’est avant tout parce qu’ils sont pieds et poings liés inféodés aux capitalistes qui dirigent de fait nos sociétés.

Dès qu’ils comprirent que leurs activités très lucratives étaient menacées par la mise en évidence du rôle des techniques, reposant largement sur l’exploitation des combustibles fossiles, développées à grande vitesse et à grande échelle à partir de la deuxième guerre mondiale, les industriels, les banques, les actionnaires et les « lobbies » à leur solde mirent en branle toute une panoplie de contre-feux destinés à occulter ces informations, tout comme ils l’avaient fait pour le rôle cancérigène du tabac. Ils consacrèrent des sommes gigantesques à cette propagande négationniste, pour laquelle ils purent compter sur la collaboration pleine et entière de nombreux médias, de gouvernants, d’élus, de « penseurs » et « philosophes », mais également, pendant longtemps, d’organisations politiques et syndicales. Cette collaboration fut souvent stipendiée, plus ou moins directement, mais parfois également spontanée, motivée alors par des facteurs idéologiques contradictoires : de la part de la bourgeoisie, une croyance sans faille dans les qualités du système économique néolibéral et dans son inéluctabilité, la seule alternative possible en étant le système qualifié fallacieusement de « communiste », en vigueur, sous des formes légèrement différentes, en URSS, puis en Chine, en Corée du Nord et dans divers autres pays ; et de la part du mouvement ouvrier, une défense bec et ongles de la « croissance » capitaliste, considérée progressiste, contre la perspective de « décroissance », renommée « déclin des forces productives ».

Comme le montre bien ce documentaire, la persistance pendant des décennies de cette désinformation a contribué à retarder considérablement la prise de conscience de ces phénomènes par les populations, limitant pendant longtemps les mobilisations contre les industries responsables de ces agressions contre la biosphère. Dans ce film, la reconnaissance par les gouvernants de l’échec, devenu désormais patent, des conclaves internationaux « pour la planète », est interprétée de manière provocatrice, mais plutôt convaincante, comme un « choix du réchauffement ». Sa conséquence logique est que, puisqu’il est impossible d’arrêter la locomotive folle de l’économie capitaliste extractiviste, incendiaire et pollutionniste, qui entraîne une augmentation de la concentration atmosphérique de gaz à effets de serre, il faut désormais se concentrer sur l’adaptation de l’humanité à ces conditions nouvelles de vie, et bientôt de survie. Le troisième volet de ce documentaire, consacré à ce mythe de l’adaptation, présente quelques bonnes séquences (notamment en Indonésie) mais est malheureusement trop bref et ne rentre pas suffisamment dans les détails, sans doute parce que les auteurs du film ont bien compris que « l’adaptation » de l’humanité à des conditions de vie incompatibles avec les exigences incontournables de la biologie est impossible, mais les spectateurs auraient mérité à cet égard une illustration, sinon une démonstration plus claire de cette impossibilité.

Le film, s’il évoque à plusieurs reprises les mobilisations populaires « pour la planète », ou, comme le disaient certains manifestants, pour « changer le système, pas le climat », les présente de manière sympathique mais plutôt anecdotique. Il ne transmet pas le message que seules de puissantes mobilisations populaires seraient susceptibles de mettre à bas ce système, c’est-à-dire, pour être concret, sortir du capitalisme et éviter le cataclysme civilisationnel dont la crise de la biosphère est porteuse. Son message final est donc fort débilitant. Un message plus positif à cet égard, tout en s’ancrant dans des informations réellement scientifiques, est-il possible ? Ceci d’autant plus que diverses autres questions non évoquées dans ce documentaire, comme le nucléaire, la pollution multiforme et massive, l’effondrement de la biodiversité, et depuis peu le développement monstrueux de l’IA, vont avoir des conséquences considérables sur la crise de la biosphère.

Pour en juger, il est nécessaire de se pencher de plus près sur les informations réellement scientifiques sur ces questions. Or ces informations sont à divers égards bien différentes de certaines images colportées par les médias ou même les organisations militantes. J’ai déjà à de nombreuses reprises évoqué ces questions [1], et j’ai l’intention d’y revenir lorsque ma santé le permettra, notamment en commentant plusieurs ouvrages intéressants parus récemment [2].

En tout cas, ce n’est pas « la planète » qui est la victime du capitalisme : qu’elle porte des humains ou non, de la biodiversité ou non, la planète s’en fout royalement. Bien d’autres planètes dans l’univers sont abiotiques, et cela ne les empêche pas d’errer sans but dans les immensités glacées. Le titre réel de ce documentaire devrait être en fait : « Fuck l’humanité ».

 

Notes

[1] Alain Dubois. • Le mouvement ouvrier et les Trois Terribles Tigres. 1. Introduction. L’Herbu, 19 janvier 2025. • Trois Terribles Tigres. 2. La science. L’Herbu, 20 mars 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique. (1) L’effondrement est inéluctable. L’Herbu, 1e novembre 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique. (2) Les dominos du collapse. L’Herbu, 28 décembre 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique. (3) Automobile et collapse : réformer le capitalisme ou sortir du capitalisme ? L’Herbu, 4 février 2026. • Face à la crise de la biodiversité. Première partie. L’Herbu, 22 août 2026. • Face à la crise de la biodiversité. Deuxième partie. L’Herbu, 22 août 2026.

[2] Nicolas Chevassus-au-Louis. Décroiscience. Agone, 2025. • Nathanaël Wallenhorst. Contenir l’emballement bio-climatique. Actes Sud Système Terre, N°1, 2025. • Bruno Villalba. Au-dessus du gouffre. Extinction du vivant et responsabilité politique. Actes Sud Système Terre, N°2, 2025. • Baptiste Morizot & Laurent Neyret. Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts Gallimard. 2026.

 

Alain Dubois

14 septembre 2026

 

 

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