L'Herbu

Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier

Face à la crise de la biodiversité. Première partie

 

La crise écologique en cours, illustrée par les événements de cet été, est complexe. Un livre récent présente de manière détaillée les caractéristiques de la biodiversité qui permettent de la comprendre. Pour la première fois, une mobilisation populaire sur ces questions est possible. Elle doit être encouragée, en vue d’un changement profond de notre société qui est aujourd’hui plus qu’urgent.

 

 

Face à la crise de la biodiversité. Première partie

Première apparition d’une vraie mobilisation « écologiste » populaire en France

En France, l’été 2026 restera dans les mémoires comme celui où, suite à une combinaison de facteurs (canicules répétées et incendies géants non anticipés et mal gérés par l’État, loi Duplomb 2), un basculement s’est produit dans la conscience de beaucoup de gens quant au fait que les problèmes liés à l’environnement et à « l’écologie » (climat, biodiversité, agriculture, santé, etc.), dont ils ont certes entendu parler depuis longtemps, mais qui leur paraissaient soit lointains soit secondaires, les concernent directement et sont de nature à affecter leur vie quotidienne et leur avenir. Ce basculement violent est de nature à entraîner une mobilisation populaire sans précédent pour exiger des changements dans la gestion de ces questions par le pouvoir politique. Plusieurs initiatives ont déjà été prises pour des actions dans ce sens, réunions publiques, conférence de presse syndicale unitaire, pétition, manifestations le 15 septembre, le 26 septembre et le 29 septembre. Ce qui est intéressant et significatif est que ces démarches viennent de différents secteurs de la société, ont des objectifs légèrement différents en apparence (pour un plan ou une loi d’urgence, pour des services publics dignes de ce nom, pour des recrutements…) mais susceptibles de converger, de « se coaguler » d’ici la rentrée et de mener à des grèves ou même à la Grève Générale, et en tout cas de créer une crise sociale et politique entrant en contradiction avec l’agenda du gouvernement qui souhaite concentrer l’attention sur la préparation de l’élection présidentielle de 2027, au moyen de laquelle il entend transférer le pouvoir malade de la 5e République au RN et à l’union des droites.

Longtemps occultée, caricaturée, manipulée, la « question écologique » ressurgit ainsi brutalement au premier plan des préoccupations de la population, qui demande des comptes au pouvoir et qui, comme celui-ci n’y apportera aucune réponse réelle, pourrait être amené à radicaliser son attitude. L’expérience des échecs des mobilisations précédentes contre ce pouvoir (gilets jaunes, manifestations soumises à des répressions féroces) est susceptible de jouer le rôle de tremplin pour aller plus loin cette fois-ci… En revanche, le gouvernement et toutes les forces réactionnaires, qui comportent notamment la plupart des médias, vont tout faire pour faire oublier cet « épisode désagréable » et remettre les élections présidentielles au premier plan.

Mais au fait, comment se fait-il que cette crise écologique ait pu être niée ou oubliée pendant si longtemps, alors que les données scientifiques permettent de la prévoir de manière générale depuis plus d’un siècle, et de manière de plus en plus précise depuis plusieurs décennies, et que le concept d’anthropocène est disponible pour rendre compte de la période particulière de l’histoire de la terre dans laquelle nous nous trouvons [1] ? La cause ultime de cette occultation est certes le système économico-politique du capitalisme, qui doit tout faire pour tenter de cacher le plus longtemps possible non seulement sa responsabilité à cet égard mais encore les faits eux-mêmes, à l’instar de ce qui fut le cas pendant des décennies de la part des industriels du tabac, mais dans le détail cette occultation s’est exprimée sous la forme d’un ensemble de symptômes. Deux d’entre eux ont joué un rôle important : le long silence public de la communauté scientifique et le long refus du mouvement ouvrier, y compris de ses composantes « marxistes » ou « révolutionnaires », de reconnaître l’existence de ce problème. Le premier notamment peut sembler étonnant : comment la plupart des membres d’une communauté de gens sérieux, dont les travaux ont mis en évidence des menaces graves pour l’humanité, ont-ils décidé de « garder ces informations pour eux » pendant des décennies ? J’en ai proposé quelques explications, qui n’épuisent certainement pas la question, mais aujourd’hui je veux insister sur un aspect récent de celle-ci, à savoir une nette modification de cette situation. De plus en plus de chercheurs « sortent des labos » pour partager leurs connaissances, leurs inquiétudes et leurs propositions. À part quelques exceptions, ils ont commencé à le faire surtout collectivement, à travers des collectifs comme « Scientifiques en rébellion » [2] ou « Stand up for science », mais une nouveauté notable mérite d’attirer l’attention : c’est l’implication de chercheurs investis de responsabilités importantes dans des institutions scientifiques dans la diffusion vis-à-vis du grand public d’informations détaillées sur les problèmes concernés et, ce qui est encore plus important, les fausses solutions souvent apportées aujourd’hui.

À cet égard, deux livres publiés en 2025 et 2026 sont particulièrement intéressants. L’auteur des deux ouvrages est Philippe Grandcolas, écologue, directeur de recherche au CNRS longtemps rattaché au Muséum de Paris et aujourd’hui directeur scientifique adjoint de l’Institut Écologie et Environnement de cet établissement. (Il a aussi publié quelques autres livres, mais je ne les ai pas lus). Ces deux livres, tout en s’appuyant sur des connaissances scientifiques étendues, approfondies et détaillées, prennent courageusement position sur des questions sensibles qui mettent en cause divers aspects de la gestion dans notre société de questions touchant à la biodiversité, l’agriculture, la forêt, l’eau, le sol, l’alimentation, la santé, les transports, etc. Bien qu’abordées d’un point de vue scientifique rigoureux, ces questions ont des implications dans divers domaines sociaux, économiques et politiques. La parution de tels livres sous l’égide « officielle » d’un grand organisme de recherche constitue à mes yeux une nouveauté historique. Les ouvrages « historiques » qui ont commencé à attirer l’attention sur les questions environnementales, comme ceux de Rachel Carson, Barry Commoner, Jean Dorst, Théodore Monod ou René Dumont, restaient en général très généraux et ne pointaient pas les responsabilités précises des personnes ou organismes impliqués, et encore moins des gouvernements, dans les nuisances qu’ils désignaient.

J’ai déjà évoqué le deuxième de ces livres, portant sur la « loi Duplomb » [2], qui fournit une analyse détaillée de nombreux aspects de cette loi et montre comment non seulement celle-ci, mais encore quasiment tous les débats et polémiques qui l’ont entourée, reposait sur des informations biaisées, incomplètes ou fallacieuses, en raison soit de l’incompréhension soit de la manipulation de beaucoup d’intervenants. Un élément commun à la plupart de ces discussions est la simplification excessive des questions, « censée » rendre celle-ci compréhensible par le « grand public » (qui comme on le sait est inculte et débile), mais en fait présente une interprétation fausse des données. Ce petit livre explique en détail pourquoi la présentation de certains aspects de cette loi par divers intervenants (parlementaires, syndicalistes, agriculteurs, journalistes, blogueurs, etc.) était fausse, et n’hésite pas dans certains cas à employer des caractérisations peu amènes à leur égard. Je peux me tromper, mais je ne crois pas qu’on trouverait dans le passé l’équivalent de telles accusations non voilées dans des ouvrages à vaste diffusion publiés par un grand organisme de recherche comme le CNRS. Cela traduit un basculement très intéressant dans les relations entre la communauté scientifique et le public. L’auteur de ce livre s’est également rendu le 16 avril à l’Académie du Climat à Paris, où se tiennent toute l’année de conférences-débats sur des questions concernant la biosphère, pour présenter ce livre et répondre aux questions de l’assistance à ce sujet. Ces symptômes ne sont pas isolés, comme le traduit la prise de parole récente de Myriam Merad, directrice de recherche au CNRS, très critique du gouvernement concernant sa gestion des problèmes de sécheresse et incendies. Serait-ce que la direction du CNRS, un organisme majeur à l’échelle mondiale de recherche dans de nombreux domaines, ait enfin décidé de réagir et résister aux attaques dont il fait l’objet en France depuis des décennies, et qui s’intensifient actuellement, motivées apparemment surtout par le subsistance en son sein d’une tradition académique d’ « indépendance intellectuelle » devenue insupportable à notre époque d’intensification de la crise du capitalisme, qui a besoin d’une recherche scientifique entièrement inféodée à ses besoins économiques, policiers et militaires.

Le livre sur la biodiversité du même auteur [4], est encore plus intéressant et utile. C’est principalement à ce livre que le présent billet est consacré.

 

Un livre indispensable pour comprendre ce qui se passe avec la biodiversité

Le livre La biodiversité de Philippe Grandcolas (cité ci-dessous brièvement comme LBD, suivi d’un numéro de page) constitue un véritable manuel d’informations tous azimuts, non seulement sur la biodiversité mais encore sur des concepts généraux de la biologie, de l’écologie et de l’évolution. En fait, ce livre constitue une véritable introduction à ces questions d’un niveau à peu près équivalent à celui du deuxième cycle universitaire, présentée de manière très simple et claire, accessible à toute personne attentive, avec des chapitres courts et des encarts répondant pour chacun à une question, un glossaire et des schémas explicatifs souvent bien faits ‒ sa principale faiblesse à mon avis étant l’absence d’une liste bibliographique finale indiquant des ouvrages et articles permettant de pousser plus loin la recherche d’informations. Le livre présente 76 questions organisées en trois grandes parties : la science (Qu’entend-on par biodiversité ?, Qu’est-ce qu’une espèce vivante ?, Peut-on tout expliquer par l’ADN ?, L’inventaire de la biodiversité est-il terminé ?, Quelle valeur peut-on donner à la biodiversité ?, etc.) ; la crise, les menaces, les conséquences (Pourquoi parle-t-on d’effondrement, de déclin ou de crise de la biodiversité ?, Pourquoi parle-t-on plus du climat que de la biodiversité ?, En quoi la crise de la biodiversité impacte-t-elle la production alimentaire, crée-t-elle une crise de l’eau, perturbe-t-elle la régulation climatique ?, etc.) ; et les solutions, les actions (Quelles fausses solutions en matière de contrôle de la biodiversité ?, Les techno-solutions sont-elles pertinentes ?, Peut-on compenser les pertes de biodiversité ?, Quel rôle pour les gouvernements et collectivités ?, Pourquoi faut-il connaître pour agir ?, etc.).

S’il trouve son lectorat, ce livre précieux est de nature à contrecarrer une tendance lourde actuelle, qui consiste à réduire la crise actuelle de la biosphère à la crise climatique, sinon même à la formule « réchauffement climatique », alors que le climat est loin d’être la seule composante de la crise planétaire et même la principale. Cette crise systémique est bien plus vaste et complexe : elle touche à la composition et au fonctionnement de écosystèmes qui composent la biosphère, c’est-à-dire de toutes les populations animales, végétales, fongiques, bactériennes et autres, aux cycles biogéochimiques (de l’eau, de l’oxygène, du carbone, de l’azote, etc.), des sols, des courants océaniques, des vents, etc. Aucun de ces éléments n’est indépendant des autres, toute modification ou perturbation touchant l’un d’entre eux étant susceptible d’interagir avec d’autres, rendant toute prédiction concernant le fonctionnement de l’ensemble difficile. Or la pensée contemporaine, notamment lorsqu’elle est formulée dans les termes dichotomiques hollywoodiens dominants de « noir et blanc » ou « bon et mauvais », est incapable de saisir et exprimer ces interactions, rétroactions, proches et à distance, immédiates et différées. La plupart des « communiquants », reporters, auteurs d’articles de journaux, de billets sur le net, etc., détestent cette complexité qui est incompatible avec l’exigence de « simplicité » qui leur est imposée, et qu’ils s’imposent eux-mêmes, dans leurs textes, qui « pour être lus » doivent être courts (à l’opposé du présent texte !) et ne présenter aucune nuance, aucun doute, ce qui exige une « simplification » de bien des questions qui est en fait une falsification ‒ souvent combinée avec leur non moindre propension à présenter pour chaque question deux points de vue opposés sans en privilégier un, ce qui n’est pas de l’objectivité ou de la neutralité mais un aveu d’incompétence. Leur goût incorrigible pour l’anthropocentrisme, ou plus exactement pour le « vertébrocentrisme », et leur fascination insupportable pour le spectaculaire, les amènent à concentrer leur attention sur les problèmes écologiques lorsqu’ils touchent des espèces charismatiques (baleine, ours blanc) ou des événements très visibles, ignorant superbement les attaques permanentes de l’environnement par notre société lorsqu’elles se font à bas bruit, pollutions invisibles, extinctions discrètes d’espèces, pathologies silencieuses, etc. Si les événements de canicules, de mégafeux, d’inondations dévastatrices attirent à juste titre l’attention des médias, il est indéniable que ces derniers n’ont pas joué le rôle d’informateurs qui devait être le leur en passant sous silence pendant des décennies les causes structurelles et fonctionnelles de ces problèmes qui étaient prévisibles et prévus. Le comble de leur incompétence est peut-être atteint lorsque, parlant des températures, des incendies, des évacuations de populations, des maisons brûlées, des victimes humaines, ils vérifient soigneusement leurs statistiques et nous annoncent à chaque fois que des « records » ont été battus, comme s’ils devaient tenir à jour le Guinness Book of Records et sans comprendre que, désormais, c’est quasiment un jour ou une semaine sur deux que ce sera le cas.

Ainsi, pour prendre l’exemple des mégafeux de la Gironde et des Landes de ces jours-ci, ceux-ci et leurs conséquences dramatiques pour les habitants de la zone, leur santé, leurs maisons, cultures, élevages, ne relèvent pas de phénomènes de « catastrophes naturelles » mais sont la conséquence d’une combinaison de facteurs tous anthropiques, comme le remplacement d’une zone marécageuse par une sylviculture quasiment abiotique de conifères en rang d’oignons à but brutalement productiviste et surexploitée, l’absence de maillage adéquat de cette forêt par des coupe-feux et des accès à l’eau, et l’insuffisance de la sécurité civile (effectifs de pompiers professionnels et bénévoles, véhicules modernes suffisamment nombreux, appui aérien pour lutter contre le feu, conditions de sécurité et de santé, plans détaillés d’interventions).

Le livre de Philippe Grandcolas mentionne un grand nombre d’exemples d’interactions et rétroactions entre actions humaines et leurs conséquences sur l’environnement, parfois bien éloignées des intentions initiales. J’en citerai ici une autre, non mentionnée dans cet ouvrage, à laquelle je m’étais intéressé dans les années 1980, alors que j’étais professeur au Muséum de Paris : les conséquences sur les écosystèmes indiens du développement des aliments surgelés en France. Les anglais, qui n’en manquent pas une, nous appellent volontiers les « frogs » ou « froggies », c’est-à-dire les grenouilles, en raison de la tradition de consommation des cuisses de grenouilles dans certaines régions de France. Traditionnellement, il s’agissait d’une consommation régionale, locale et saisonnière, notamment de grenouilles rousses lors de leur reproduction à la sortie de l’hiver dans les régions forestières et montagneuses (Vosges, Jura, Massif-Central) et de grenouilles vertes dans les régions de grands étangs (Brenne, Dombes). Ces animaux étaient consommés sur place, et, considéré dans ces régions comme un plat gastronomique, celui-ci était relativement coûteux. Avec l’apparition puis l’augmentation massive du commerce des aliments surgelés, les cuisses de grenouilles se sont « démocratisées », devenant disponibles en toute saison et dans toute la France à des prix plutôt bas, puisqu’on en trouvait jusque dans certaines cantines. L’augmentation de la quantité consommée exigea alors très vite d’avoir recours à des grenouilles provenant de pays de plus en plus lointains, dont l’Inde. Les animaux y étaient récoltés de nuit en très grands nombres dans les rizières par des enfants, découpés vivants à la scie circulaire et les cuisses immédiatement congelées. La surexploitation de ces populations sauvages entraîna une chute brutale des effectifs de celles-ci, qui à son tour entraîna un accroissement considérable des populations de crabes des rizières dont ces grenouilles se nourrissaient. Ces crabes se nourrissant des jeunes pousses de riz, leur augmentation entraîna une chute de la productivité des rizières. Pour détruire ces crabes, des pesticides puissants (notamment le DDT, encore employé à l’époque) furent massivement répandus, se concentrant ensuite dans la chaîne alimentaire, entraînant une stérilité des oiseaux rapaces dont les coquilles des œufs étaient fragilisées, suivie de proliférations de rongeurs, s’attaquant aux réserves de céréales. Après quelques années de cet enchaînement de causes, l’Inde dut légiférer et réglementer la récolte de grenouilles. Lorsque je présentai à la radio et à la télévision la pétition nationale « Ne mangez plus de cuisses de grenouilles » que nous avions organisée [5], dans les deux cas la présentation de l’argumentaire fut suivie de celle d’une recette de cuisine pour les préparer, afin d’« équilibrer » le débat, comme c’est la règle dans toutes les situations similaires. A priori, le rapport semble lointain entre la consommation de grenouilles surgelées en France et des atteintes aux stocks de graines en Inde, mais des multitudes d’exemples semblables peuvent être cités par tous les écologues. Comprendre cela exige de développer une pensée de la complexité et des interactions bien éloignée de celle à laquelle sont habitués beaucoup de gens. C’est le mérite de l’ouvrage de Grandcolas de la faire progressivement comprendre à ses lecteurs, à travers les exemples variés qu’il présente de page en page.

Soyons honnêtes : la situation concernant la connaissance des dangers qui pèsent sur nos sociétés et nos vies s’est considérablement améliorée lors des dernières années, en raison non pas tant des efforts de divers acteurs pour informer le public à ce sujet que de la multiplication des événements, d’abord apparemment isolés et limités (amiante, vache folle, plomb dans l’essence, cancers lié au tabac) puis s’avérant de plus en plus généralisés (inondations, incendies, canicules, sida, covid et autres problèmes de santé inhabituels) ayant affecté des portions croissantes de la population. Mais la perception qu’en ont la plupart des gens reste encore fort biaisée et incomplète. Avec la mise en exergue permanente faite par les médias du « réchauffement climatique », du « bilan carbone » individuel et du passage à la voiture électrique, de plus en plus de gens sont maintenant conscients de l’existence de « problèmes de climat » (qu’ils confondent encore souvent avec des problèmes météorologiques) et commencent à se dire qu’il « faudrait faire quelque chose » à cet égard. Cette conscience a fait un bond en avant avec la multiplication et la gravité des événements extrêmes cet été 2026. Mais les problèmes liés à la biodiversité sont encore bien moins compris et redoutés. C’est ce domaine que le livre La biodiversité ambitionne d’éclairer.

 

Biosphère, biodiversité, espèces, écosystèmes

Le terme de biosphère désigne l’ensemble des organismes vivants de la terre et de leur milieu, qui consiste en une mince couche biotique (propice à la présence d’êtres vivants) sur une planète elle-même abiotique. Cette mince couche a été façonnée par les organismes vivants eux-mêmes depuis environ 2,4 milliards d’années, à partir de l’apparition des premiers organismes photosynthétiques, les cyanobactéries, auxquelles s’ajoutèrent ensuite les plantes et les algues, puis les organismes hétérotrophes, comme les animaux et les champignons (LBD 97). Elle comporte trois parties : l’atmosphère (air) ; la lithosphère (sols), résultant de l’interaction des êtres vivants avec la géosphère minérale ; et l’hydrosphère (eaux océaniques et eaux douces). Si le terme de biosphère date du 19e siècle (E. Suess, 1875), celui de biodiversité est relativement récent (E. O. Wilson, 1987). Il insiste sur la diversité et la variabilité des êtres vivants, qui les rend irréductibles à un « modèle » unique, à rebours de la tendance longtemps dominante chez les biologistes à chercher les invariants, les points communs entre tous les êtres vivants (cycle de Krebs, code génétique), pouvant être formulés sous forme de lois générales et sous-jacents à des formules stupides comme « expliquez-moi la drosophile, je vous tiens quitte de l’homme », et incitant à faire l’économie de l’étude de la multiplicité du vivant, considérée comme un « bruit » sans intérêt. Aujourd’hui encore, 90 % des biologistes travaillent sur des organismes « modèles » (LBD 17), comme la souris blanche ou « la » drosophile (soit Drosophila melanogaster, une des centaines d’espèces du genre cosmopolite de mouches Drosophila), afin de dégager les lois générales de « la Vie » (un concept fumeux au même titre que la phlogistique du 17e siècle), sans comprendre que celle-ci ne saurait exister sans cette variabilité. Il y a encore quelques années, j’eus la surprise d’entendre une biologiste moléculaire s’étonner que le mécanisme extraordinaire très ancien de la réplication de l’ADN puisse encore comporter des erreurs de copie, entraînant des mutations ‒ sans comprendre que s’il était « parfait » il n’y aurait pas eu d’évolution et donc de multiplication et diversification des êtres vivants, qui ont contre-carré depuis toujours leur tendance permanente à l’extinction : la présence persistante à bas bruit d’erreurs de copie s’explique donc si celle-ci a été sélectionnée par l’évolution, et ne constitue donc pas une « faiblesse » incompréhensible.

La biologie contemporaine est encore bien loin d’avoir « fait le tour » de toutes les propriétés des êtres vivants, à commencer par la diversité même de ceux-ci, dont l’inventaire des espèces qui peuplent la planète (LBD 68), et qui sont pour la plupart aujourd’hui menacées ou en cours d’extinction, est encore loin d’avoir été fait : seulement un peu plus de 2 millions d’espèces sont actuellement répertoriées et nommées par la science sur un ensemble dont l’effectif total est inconnu mais a pu être estimé à 10 millions (si l’on se contente des organismes pluricellulaires) ou à 100 millions ou bien plus (si l’on prend en compte les bactéries et autres « unicellulaires »). De plus, pour l’écrasante majorité de ces espèces « répertoriées et nommées », on ne dispose que d’une description grossière de la morphologie, ou de plus en plus uniquement une séquence d’ADN (« barcode »), mais on ne connaît quasiment rien sur leur biologie, leur place dans les réseaux trophiques, leurs rôles dans les écosystèmes, leurs propriétés (comportant éventuellement des molécules actives ou des « inventions » comportementales, anatomiques ou autres potentiellement utiles ou intéressantes pour l’homme). Or il est difficile de comprendre et modéliser correctement la dynamique et l’évolution du monde vivant soumis aujourd’hui à une crise écologique sans précédent en connaissant encore aussi mal la composition et le fonctionnement détaillé de celui-ci.

L’idée qu’il faudrait maintenant, en raison des graves problèmes auxquelles la science est actuellement confrontée (sans entrer ici dans les détails il suffira de dire ici qu’ils sont directement liés à la crise du capitalisme) encourager une « décroiscience » [6] mérite discussion (j’y reviendrai ailleurs), mais il est certain que ce dont nous avons besoin n’est pas de moins mais de plus de science et fonctionnant mieux, au service de la connaissance et des besoins humains ‒ pas celle que promeuvent et soutiennent de plus en plus les gouvernements actuels, dont les fonctions principales sont d’une part d’aider à l’augmentation de la plus-value des entreprises et d’autre part de peaufiner les méthodes de surveillance et de contrôle des citoyens, et de préparer des guerres de plus en plus « efficaces », c’est-à-dire destructrices, l’IA risquant maintenant de reléguer l’inquiétude face au risque d’holocauste nucléaire au second plan. Ce n’est pas en cassant le thermomètre ou le miroir qu’on résout les problèmes. Plus de science serait indispensable pour mieux comprendre dans ses détails la crise de la biosphère et les moyens de la combattre efficacement, c’est-à-dire en évitant les fausses solutions que certains souhaitent mettre en œuvre, comme par exemple la bio-ingéniérie, susceptibles d’avoir des conséquences pires que le mal qu’elles sont supposées combattre. Le livre de Grandcolas en présente certaines et il en est d’autres.

Aujourd’hui, tout le monde a entendu parler du climat mais la moitié des gens ne pourraient pas dire ce qu’est la biodiversité (LBD 20, 115) et encore moins le « Sommet de la terre » de Rio de Janeiro en 1992, qui a abouti à la Convention sur la Diversité Biologique (LBD 21). La biodiversité est l’ensemble des différences et interactions entre individus, populations, espèces et écosystèmes. Le concept d’espèce (LBD 22) est à la fois central pour toute la biologie, notamment en matière d’évolution et l’écologie, mais également l’un de ses concepts les plus complexes et controversés, ayant lui-même évolué en fonction du progrès des techniques d’étude et des découvertes qu’elles ont permises : c’est ainsi que le récent développement de la « phylogénomique » basée sur le séquençage des acides nucléiques (ADN et ARN) nous a fait découvrir depuis peu un « continent inconnu », celui de l’hybridation animale, qui s’avère un facteur évolutif connu depuis longtemps chez les plantes mais jusqu’ici considérablement sous-estimé dans le règne animal. La conception traditionnelle de l’espèce comme une « communauté reproductrice » s’est peu à peu compliquée, pour devenir un ensemble d’individus partageant des gènes et des caractères, « protégé » des autres ensembles similaires mais pas complètement fermé, un « réseau » qui évolue sans cesse en fonction des pressions sélectives (LBD 25). En effet, aucune espèce n’est « stable ». La sélection naturelle favorise statistiquement la reproduction et donc la proportion des variations (mutations) au sein de l’espèce, qui est donc le premier « étage » où se manifeste l’évolution (LBD 27). Notons toutefois que ce mécanisme est « statistique », pas strictement « déterministe », le hasard jouant aussi un rôle dans celle-ci, non seulement au niveau de la mutation mais aussi de la perpétuation et de la fréquence de certains caractères – ce qui fut exprimé par Jacques Monod dans le titre de son livre Le hasard et la nécessité [7]. L’évolution n’est donc ni dirigée par des « intentions » ou par un programme, ni même imposée par des « lois de l’évolution » rigides, qui permettraient de la prévoir, d’où la remarque de Stephen Gould [8] selon laquelle si le « film » de la vie devait être déroulé de nouveau, il produirait une biodiversité complètement différente de celle que nous observons. La seule manière de la connaître et de la comprendre est donc de l’étudier, la « modéliser » étant insuffisant et parfois trompeur. N’ayant pas de direction ni de but, l’évolution ne justifie pas une conception de la biodiversité comme une « échelle des êtres vivants » (« gradisme »), qui ne peut servir de base à des positions ni éthiques ni « technosolutionnistes » pour faire face à la crise de la biodiversité (LBD 31).

La planète terre est peuplée avant tout de plantes, bactéries et archées, qui sont la base de toute la biodiversité car ce sont elles qui génèrent de la matière vivante par la photosynthèse. La biomasse des insectes, le groupe animal comptant plus de la moitié des espèces animales connues du globe, ne représente pas un dixième de celle des bactéries (LBD 36). Quant aux vertébrés auxquels nous appartenons, en termes de nombre d’espèces il s’agit d’un groupe très modeste, même si en raison de leur taille moyenne ils représentent une biomasse relativement importante ‒ mais fragile, ce groupe étant confronté à des menaces importantes d’extinctions, en raison des activités d’une seule de ses espèces, la nôtre, qui occupe quasiment toutes les terres émergées et y est responsable de ravages. À cet égard, un des facteurs permettant d’éviter l’extinction est une diversité génétique élevée, qui est mise à mal par la concentration d’individus tous semblables, comme dans les élevages industriels ou les monocultures (LBD 38). Pour autant, tout ne « s’explique » pas par l’ADN, comme le suggère la vulgate « c’est dans mon ADN », car les caractères des individus dépendent également de facteurs environnementaux (épigénétiques) qui modulent l’expression des gènes (LBD 48).

Le concept d’écosystème n’est pas encore bien compris par tous. Il ne s’agit pas d’un « système » clos, centralisé et stable, mais d’un ensemble d’organismes en interactions potentielles entre eux et avec l’environnement physique, qui est souvent très complexe et dynamique, comme l’illustre le cas des cuisses de grenouilles évoqué ci-dessus ou celui du réseau alimentaire du parc national de Yellowstone aux USA qui fut profondément modifié et amélioré par la réintroduction du loup gris, exemple réussi de « réensauvagement » (LBD 53). Au sein d’un écosystème, les relations entre espèces ne sont pas toujours antagonistes (prédation, parasitisme, compétition) mais peuvent être neutres (commensalisme) ou mutualistes, comme dans le cas des champignons micorhiziens qui interagissent avec les arbres, notamment en fournissant des sels minéraux à leurs racines et en recevant en échange des sucres [9] (LBD 56). Un écosystème est plus stable et résilient lorsqu’il comporte de nombreuses espèces vivantes (LBD 60), ce qui explique la fragilité des monocultures comme la sylviculture landaise. Plus les populations sont vastes, plus la diversité génétique y est potentiellement élevée (LBD 74) : c’est pourquoi les « réserves » et « parcs naturels » de petite taille et trop enclavées ne peuvent pas jouer pleinement leur rôle de protection de la biodiversité.

La perception que nous avons de la biodiversité est souvent biaisée par notre perception incomplète de la réalité, par exemple dans notre négligence des pollutions invisibles (comme la pollution radioactive) ou de l’importance des microorganismes dans le fonctionnement des organismes plus complexes et des écosystèmes : or chaque humain comporte environ deux kilogrammes de bactéries indispensables à sa survie, une cuillerée à café d’eau de mer un million, et un kilogramme de sol fertile environ un milliard (LBD 62, 65).

 

La « valeur » de la biodiversité

L’ouvrage discute de la notion de « valeur » de la biodiversité. Grandcolas en distingue trois types. Il appelle « intrinsèque » une valeur éthique « qui reconnaît que les êtres vivants ont une légitimité propre d’existence qui ne dépend pas des humains ou de leurs besoins » (LBD 83). Selon cette démarche dite « antispéciste », « d’autres animaux » (que l’espèce humaine) « ont un sens moral, sont capables de compassion développent des cultures et transmissions sociales élaborées et des raisonnements logiques complexes ». Il est maintenant bien connu que de telles capacités existent dans divers groupes de mammifères, mais l’étonnante affirmation que certaines d’entre elles sont présentes « même [chez] des animaux qui ne nous sont pas si proches (oiseaux, reptiles, insectes) » (LBD 84) aurait mérité au moins une référence, du moins pour les deux derniers termes. Peut-être les « reptiles » dont il est question sont-ils les crocodiles, plus proches phylogénétiquement des oiseaux que des autres « reptiles », et qui partagent avec eux la construction de nids gardés par les parents ?

La deuxième « valeur » est la « valeur d’usage », dite « instrumentale » ou « de service ». Elle repose sur la reconnaissance que la biodiversité et les écosystèmes sont une « source d’innombrables et indispensables services écosystémiques : pollinisation, fertilité des sols, alimentation, santé, contribution au cycle de l’eau, captation de CO2, etc. » (LBD 84). Elle peut être quantifiée en termes budgétaires : par exemple « la pollinisation des plantes cultivées pour l’alimentation représente une valeur financière de deux à cinq milliards d’euros pour le seul territoire français ». Les « services écosystémiques » que peuvent rendre les écosystèmes peuvent être subdivisés en services matériels (production de nourriture, de molécules, de matériaux et d’énergie, contribution aux cycles naturels et à la formation des sols), services de régulation (de la qualité de l’air et de l’eau, de la pollinisation, etc.) et services culturels. C’est ainsi que la pollinisation des plantes, indispensable à leur fécondation et leur production, est réalisée, pour les trois quarts des 200 000 espèces connues de plantes, par des animaux, et majoritairement mais pas seulement, par des milliers d’espèces d’insectes, pas seulement l’abeille domestique (LBD 90), et leur fort déclin actuel dans les paysages agro-industriels met à mal leur fonctionnement et leur productivité (LBD 91). Quant aux cycles naturels, comme ceux de l’eau et de l’azote (LBD 93), la biodiversité joue un rôle important dans leur déroulement, et l’interférence de certaines pratiques, comme l’emploi des engrais de synthèse, est susceptible de les perturber de diverses manières, par exemple en augmentant l’émission de gaz à effet de serre ou en entraînant des marées vertes (LBD 96).

La troisième « valeur » intitulée « valeur d’option » est une « valeur en devenir » qui repose sur l’idée que des espèces ou des écosystèmes qui nous semblent modérément utiles peuvent s’avérer cruciaux dans l’avenir, par exemple des essences forestières qui pourraient être mobilisées en sylviculture dans le contexte du changement climatique (LBD 85). Cette catégorie vague semble susceptible de concerner des multitudes d’espèces aujourd’hui mal connues, inconnues ou négligées.

La présentation de ces informations est utile pour comprendre le rôle de la biodiversité dans le fonctionnement de la biosphère. Plus discutable est l’introduction dans cette discussion du concept de « valeur ». Cette notion de « valeur » attribuée à la biodiversité ne relève pas de la biologie et de la science. Elle est bien entendu non seulement subjective, la notion de « valeur » étant anthropologique en soi (du « point de vue » de l’univers, ni la biosphère ni l’humanité ni même « la planète » ne sauraient avoir aucune valeur), mais encore liée à un type de société et aux « valeurs » qu’elle promeut et défend – notamment en faveur des intérêts « communs » opposés à ceux d’une « élite » minoritaire détentrice du pouvoir. Cette dimension est absente de la discussion de cette notion qui figure dans ce livre. En revanche elle s’explique par l’orientation choisie par l’auteur pour présenter des « solutions » à la crise de la biosphère s’appuyant sur les valeurs et les particularités du fonctionnement de la société capitaliste actuelle, qui semble indestructible et indépassable : j’y reviendrai plus bas.

 

Caractéristiques de la crise actuelle

Une confusion doit être levée d’emblée concernant la crise éco-géo-climatique actuelle. Il faut distinguer les divers types de sinistres, catastrophes et désastres qui se produisent actuellement dans divers domaines et vont aller en se multipliant (inondations, incendies, canicules, froid ou vents inhabituels, pluies diluviennes, grêle, fontes de glaciers, montée du niveau des océans, pandémies animales et humaines, mortalités massives de faune et d’arbres dues à divers types de pollutions, extinctions de populations et d’espèces, etc.) de la notion d’ « effondrement » (« collapse » en anglais) popularisée à l’échelle mondiale après le livre de 2005 Effondrement de Jared Diamond, et en France particulièrement après le livre de 2015 Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Cette dernière notion désigne un effondrement civilisationnel général, défini par Yves Cochet, Agnès Sinaï et l’Institut Momentum comme « le processus irréversible à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi » [10]. Il s’agit là d’un phénomène global, certes préparé et facilité par les différents fléaux évoqués ci-dessus, mais allant bien au-delà, car c’est l’ensemble du tissu social, des réseaux de communication, financiers, d’alimentation, sanitaires, qui ne fonctionnera plus, ouvrant la porte à quantité de « scénarios catastrophes ». L’emploi des termes « collapse » et « collapsologie » devrait être réservé à ce sens du terme, et on devrait éviter de dire déjà aujourd’hui que « le collapse a largement commencé », car celui-ci reste pour l’instant une simple hypothèse, même si celle-ci est fort vraisemblable.

Ce n’est pas de ce cataclysme global que parle le livre LBD, mais d’une quantité d’événements plus « modestes », mais qui ensemble dressent un tableau fort préoccupant de la « santé » de la biosphère malmenée par la société capitaliste actuelle.

Le premier élément sur lequel le livre attire l’attention est le fort risque d’extinction de 10 % des espèces existantes d’ici trente ans, dont notamment un tiers des espèces de vertébrés d’ici 2040 ou 42 % des 454 espèces d’arbres européens (LBD 103). Sauf pour ce dernier chiffre, ces estimations quantitatives restent très incertaines, car nous ignorons toujours combien d’espèces peuplent aujourd’hui la terre, combien la peuplaient il y a ne serait-ce qu’un siècle et combien sont menacées d’extinction [11]. Ce qui est sûr, c’est que chaque année des milliers d’espèces jusqu’ici non répertoriées sont découvertes, nommées et décrites, et que beaucoup d’entre elles sont dans des situations critiques. En l’absence de plan d’ensemble de recherche internationale sur cette question, au moins pour conserver des spécimens afin de les étudier plus tard, notre ignorance à cet égard sera définitive, car les extinctions actuelles ne laisseront pas de fossiles. Il est en tout cas pleinement justifié de parler dès maintenant de « siècle des extinctions » [12] et de « sixième extinction » [13] : tout indique que des centaines de milliers d’espèces sont en cours d’extinction autour de nous, notamment lors des phénomènes de déforestation massive, sans qu’on puisse quantifier le phénomène, qui n’intéresse pas la « science officielle » [14]. En s’éteignant, chaque espèce emporte définitivement avec elle des informations qui étaient sous nos yeux mais ne nous ont pas intéressés. Ce ne sont pas les plans farfelus de « résurrection d’espèces » [15] mis en avant par des chercheurs en quête de notoriété et de budgets qui réduiront ce problème (LBD 256).

L’extinction d’une espèce est un événement irréversible et « sans consolation » possible. Celui-ci est précédé en général par des diminutions des effectifs des populations de cette espèce, puis du nombre de ces populations et celle de l’aire totale de répartition de l’espèce. Il est donc possible dans une certaine mesure de l’anticiper, et éventuellement d’agir pour l’empêcher. L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) tient à jour une « liste rouge » des espèces connues du monde, classant celle-ci dans une série de catégories selon une échelle croissante de menaces pesant sur leurs populations (LBD 108). Cette liste est relativement fiable pour le groupe des vertébrés mais ne l’est pas du tout pour tous les autres groupes zoologiques, tant notre ignorance quant au statut de leurs populations est grande [11], notamment en raison du vertébrocentrisme qui domine les recherches sur la biodiversité. Pourtant, bon nombre d’espèces de ces groupes, des pollinisateurs aux bactéries, en passant par les vers de terre et autres organismes du sol ou les organismes aquatiques filtrant les eaux comme les têtards, jouent des rôles fondamentaux dans le fonctionnement des écosystèmes.

Une tendance lourde consiste à attribuer aux seuls gaz à effet de serre la responsabilité de tout le « dérèglement climatique », alors que d’autres facteurs y contribuent, notamment la composition et la santé des écosystèmes, avant tout les forêts et les océans (LBD 117). La situation est encore plus caricaturale pour la crise de la biodiversité, car celle-ci est due à une diversité de causes, dont les principales sont la disparition des habitats, les pollutions, le changement climatique, l’introduction d’espèces exotiques et les prélèvements par l’homme. Notons que cette dernière cause est généralement surestimée si l’on considère l’ensemble des espèces, car elle concerne principalement les vertébrés (surpêche) et les arbres, tandis qu’à l’échelle de l’ensemble de la biosphère, la première est largement dominante, car elle touche indistinctement toutes les espèces d’un écosystème. Beaucoup d’entre celles-ci, notamment dans les milieux forestiers intertropicaux, ont une répartition géographique très restreinte. Les grands biomes forestiers tropicaux comme les forêts de l’Amazonie, du bassin du Congo, de Bornéo ou de Nouvelle-Guinée sont en fait des mosaïques de milieux hétérogènes, dont chacun comporte une faune et une flore largement endémique sur des surfaces relativement restreintes, et leur déforestation entraîne des extinctions bien plus massives que celle de forêts tempérées comme celles de Sibérie ou du nord du continent américain. Depuis la révolution industrielle, 75 % des zones humides de la planète ont disparu, et ce fut le cas de 200 millions d’hectares de forêts depuis 40 ans (LBD 119).

Cinq causes majeures de déclin de la biodiversité s’additionnent et se combinent, et la dynamique des extinctions se mesure à l’échelle mondiale, particulièrement en raison de la mondialisation du commerce de produits alimentaires et autres destinés aux humains ou au animaux d’élevage : déforestation en Amérique du Sud pour produire du soja destiné à nourrir du bétail européen, des palmiers à huile ou des agrocarburants, pollutions des sols par des intrants artificiels, des airs par des usines de transformation alimentaire, etc. (LBD 122). La déforestation massive peut entraîner une savanisation ou une désertification du milieu (LBD 132), comme on l’a observé depuis des millénaires dans diverses sociétés humaines dans tous les continents, par exemple autour de la Méditerranée. De telles modifications environnementales, qui ont un impact sur le climat (LBD 136), ont souvent des effets irréversibles à l’échelle humaine. De pseudo-solutions technologiques ont été proposées à ces problèmes, par exemple par la plantation homogène sur de vastes surfaces d’arbres censés capter le gaz carbonique mais ayant d’autres conséquences négatives sur le milieu (LBD 140).

L’importance des pollutions dans la crise écologique mondiale, qui avait joué historiquement un rôle important dans la prise de conscience de cette crise dans la seconde moitié du 20e siècle, a été grandement minimisée à tort lors des dernières décennies en raison de la place prééminente prise par les problèmes climatiques dans l’actualité mais aussi dans la communication concernant l’« écologie » : comme si, après une longue période où le « climatosceptisme » tenait le haut du pavé, le climat était soudainement devenu l’unique problème environnemental – autorisant toutes les dérives dans les autres domaines où l’activité humaine joue un rôle désastreux. Actuellement, plus de 400 000 substances de synthèse sont émises dans l’environnement. Parmi elles, plus de 4 millions de tonnes de pesticides sont utilisées chaque année dans le monde. La toxicité de ces molécules est parfois accrue d’un facteur mille ou plus par rapport à leurs prédécesseurs d’il y a quelques décennies (LBD 141). Certains, sans être réellement « éternels » sont quasiment indégradables à court et moyen terme dans l’environnement (LBD 123). Leurs effets sur la biodiversité « non ciblée » peuvent être à la fois aigus sur le court terme et chroniques sur le long terme, agissant sur diverses fonctions des êtres vivants et entraînant mortalité et baisse de natalité (LBD 143). Outre leur action propre, censée « justifier » leur emploi contre des organismes « nuisibles », beaucoup de ces molécules peuvent être impliquées dans des « effets cocktails » dès lors que plusieurs d’entre elles sont présentes dans le même milieu et interagissent (LBD 146). Étant donné leur nombre et leur diversité, il est impossible de prévoir toutes leurs combinaisons possibles et l’effet de celles-ci sur les organismes, qui peut être démultiplié et diversifié par rapport à leur action isolée, telle qu’elle peut être testée en laboratoire par leurs fabricants avant leur mise sur le marché.

Les polluants sont divers et leurs modes d’action variés (LBD 145). C’est ainsi que les plastiques, dont la masse sur terre est aujourd’hui supérieure à celle de tous les animaux, ont de nombreux effets négatifs sur les êtres vivants, mécaniques (par enfermement ou par ingestion de grands fragments) ou toxiques (sous forme de microplastiques présents dans l’air et les eaux) (LBD 144). Étrangement, le livre ne mentionne pas une seule fois la pollution radioactive, présente à bas bruit dans l’environnement proche des centrales nucléaires même en l’absence d’accidents majeurs et localement en milieu hospitalier, et à des niveaux bien plus élevés à la suite des accidents (Maïak, Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima, etc.), à proximité des stockages de déchets, et bien sûr à la suite de l’explosion de bombes nucléaires aériennes ou souterraines. Il n’évoque pas non plus les catastrophes écologiques multiformes déjà causées et qui vont se multiplier de plus en plus suite à l’installation de datacenters nécessaires au développement de l’IA.

L’importance respective des causes d’extinction des espèces varie d’une époque et une région à l’autre, et c’est leur conjonction qui représente un terrible danger pour la biodiversité (LBD 158). La sixième crise d’extinction en cours est infiniment plus rapide et sévère que les précédentes, y compris celle qui aboutit à l’extinction des dinosaures, car les pressions exercées sur le monde vivant par notre société sont diversifiées et gigantesques (LBD 160), et ont engagé un processus qui ne s’arrêterait pas du jour au lendemain même si l’humanité disparaissait demain, en raison des « effets en cascades », liés aux interactions entre espèces (LBD 165) et des « effets bascule°», liés au franchissement de points de non-retour (LBD 167). On appelle « espèces clés » des espèces dont la disparition entraîne des dommages en cascade dans un écosystème, mais leur importance ne doit pas être surévaluée : la préservation des équilibres écologiques est le critère déterminant pour la santé des milieux (LBD 171). La notion anthropocentrique ancienne d’espèces « nuisibles » et « utiles » n’a plus lieu d’être car les espèces sont prises dans un réseau d’interactions mutuelles et n’ont pas un « rôle » unique dans les écosystèmes (LBD 173). En revanche, l’homogénéisation des écosystèmes, particulièrement importante dans les milieux sous forte pression humaine, agit négativement sur ceux-ci (LBD 176).

La crise de la biodiversité affecte la productivité alimentaire des cutures (LBD 177) et contribue à la crise de l’eau, qui est devenue majeure dans le monde entier, plus des deux tiers des humains étant aujourd’hui menacés de stress hydrique, situation que des pratiques comme celle des « méga-bassines » vont contribuer à aggraver [3] (LBD 180). La crise de la biodiversité contribue à la crise climatique en réduisant la captation des gaz à effet de serre par les plantes terrestres et les algues marines, et leur stockage par les microorganismes du sol (LBD 183), voire en provoquant leur libération lors du dégel du pergélisol causé par le réchauffement atmosphérique.

Comme l’ont montré le sida, la fièvre Ebola ou la covid-19, des pathogènes issus de « réservoirs » animaux sont susceptibles de contaminer les populations humaines et d’y entraîner des zoonoses (épidémies ou pandémies). Ce phénomène n’est pas nouveau (c’était déjà le cas pour la peste, la rage ou la rougeole), mais son importance a considérablement augmenté depuis le milieu du 20e siècle, avec la fragmentation des milieux naturels et la multiplication des contacts entre des populations animales (y compris d’élevage) et humaines (LBD 186).

Les forêts, qui représentent une des principales formations écologiques de la biosphère, sont actuellement fort malmenées sur toute la planète, en raison d’une conjonction de facteurs : exploitation du bois, déforestation pour faire place à des terres agricoles, changement climatique, incendies, pollutions (liées à l’emploi de pesticides et à l’exploitation minière et pétrolière), introduction d’espèces exotiques (plantes, insectes, champignons). Même lorsque des forêts font l’objet de « restaurations », celles-ci comportent toujours une diversité spécifique bien moindre que la forêt d’origine. La pire gestion forestière est celle du type de la forêt des Landes ces jours-ci sous les « feux de l’actualité » : monocultures destinées à une exploitation brutale sous forme de coupes à blanc, milieux artificiels fragiles face à de nombreux dangers (pas seulement le feu, mais également des pathogènes ou parasites). Les perspectives pour les forêts, dans le cadre du réchauffement climatique et d’une gestion à court terme soumise à des impératifs de rentabilité, sont sombres : en France par exemple, il ne suffira pas d’introduire des espèces plus méridionales d’arbres pour rétablir des écosystèmes équilibrés et adaptés à l’environnement local (LBD 189).

Les sols sont des constructions biologiques dynamiques résultant de l’interaction des organismes avec la roche mère. Beaucoup de sols fertiles existent depuis 10 000 ans au cours desquels ils ont été progressivement transformés par les pratiques agricoles. Ils renferment de grandes quantités de biodiversité (bactéries, champignons, vers, arthropodes) et d’eau (jusqu’à 800 litres par mètre carré). Les intrants agricoles de synthèse (engrais et pesticides) dégradent la faune du sol et sa capacités productrices. Les labours profonds les endommagent, les engins agricoles trop lourds les compactent, et en zone montagneuse la destruction de leur couvert végétal peut entraîner leur lessivage, parfois jusqu’à la roche nue, qui à son tour peut être suivie d’une destruction des forêts à plus basse altitude, arrachées par des coulées de boues puissantes. En raison de toutes ces agressions, les sols arables sont dégradés à 45 % dans le monde et à 25 % en France métropolitaine, ce qui entraîne des pertes significatives de productivité agricole (LDB 193).

Les océans, qui représentent 70 % de la surface du globe et 90 % de son espace vital, et abritent 10 % de la biodiversité planétaire, ont longtemps été considérés, du fait de leur immensité, comme capables de « digérer » toutes les pollutions et de montrer une résilience sans limite aux agressions d’origine humaine. Il est maintenant clair que ce n’est pas le cas. Ils montrent de grandes différences selon leur latitude, profondeur et topologie, les courants marins, etc. Les mers les plus petites font l’objet de menaces bien plus importantes que les grands océans, mais ceux-ci ne sont pas indemnes pour autant. Il est maintenant bien connu que les récifs coraliens tropicaux, qui abritaient un tiers de la biodiversité marine, agressés par l’acidification de l’eau due à une augmentation de température, sont sous la menace d’une disparition irréversible, au même titre que les mangroves qui étaient également de vrais havres pour des multitudes d’espèces et font l’objet dans certains pays d’une destruction délibérée pour « récupérer » l’espace côtier qu’elles occupaient.

Les océans assurent encore aujourd’hui 30 % de la demande alimentaire humaine. Alors qu’en milieu terrestre l’agriculture et l’élevage ont remplacé quasi totalement la cueillette et la chasse comme sources de nourriture humaine, la pêche océanique représente une survivance obsolète de ce mode d’obtention de protéines. La surpêche industrielle concerne 33 % des stocks sauvage de poissons et peut acculer certaines espèces surexploitées à l’extinction. Les élevages de poissons et crustacés en milieu marin semi-fermé sont une source de « pollution génétique » [16] des populations sauvages, susceptibles d’entraîner une moins bonne adaptation de celles-ci aux conditions de milieu qui changent très vite actuellement. Quant aux risques de modifications majeures des grands courants océaniques de la planète, ils restent encore à l’état de prédictions inquiétantes. Les agressions évoquées ci-dessus, combinées avec les pollutions majeures, en grande partie d’origine terrestre, et notamment par les plastiques, avec 5 gyres majeurs composés de millions de tonnes de plastiques, indiquent que les océans appartiennent aux grands malades de l’anthropocène tardif (LBD 197).

On appelle « tragédie des communs » le fait que tout bien commun, qui n’appartient en propre à personne, ne relève d’aucune responsabilité et est par conséquent mal géré. La biodiversité, l’atmosphère, l’eau, les sols, sont gérées par le capitalisme comme des ressources illimitées et utilisables sans précautions ni règles (LSC 200), ce qui est une source d’inquiétude majeure pour quiconque fait l’effort de se pencher attentivement sur la crise de la biodiversité, ses causes et ses conséquences.

 

(À suivre)

 

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