Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
22 Août 2026
La crise écologique en cours, illustrée par les événements de cet été, est complexe. Un livre récent présente de manière détaillée les caractéristiques de la biodiversité qui permettent de la comprendre. Pour la première fois, une mobilisation populaire sur ces questions est possible. Elle doit être encouragée, en vue d’un changement profond de notre société qui est aujourd’hui plus qu’urgent.
(Suite de la première partie)
Les fausses solutions
Depuis 2009, il existe un indicateur, certes schématique et imparfait, mais adopté en 2012 par l’ONU et régulièrement mis à jour depuis, de la « santé » de la biosphère : c’est le concept des « limites planétaires » qui devraient être respectées pour maintenir la terre habitable pour l’humanité de manière durable. Depuis 2025, il est admis que sept des neuf limites actuellement reconnues ont été franchies : le changement climatique ; l’érosion de la biodiversité ; la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore ; le changement d’usage des sols ; l’acidification des océans ; la gestion de l’eau douce ; les rejets de substances chimiques, plastiques et pesticides. Deux seulement de ces limites n’ont pas encore été franchies en 2026 : la réduction de la couche d’ozone stratosphérique et l’augmentation des aérosols atmosphériques, cette dernière étant à son tour menacée de dépassement. L’intégrité de la biosphère, mesurée par l’érosion de la biodiversité, considérée des points de vue « génétique » (taux d’extinction des espèces) et « fonctionnelle » (part de la production primaire nette utilisée par l’humanité), fait partie des limites considérées comme franchies dès 2009. Ce constat résulte de la prise en compte de tous les problèmes évoqués ci-dessus, et en définitive de toutes les agressions commises par l’humanité vis-à-vis de la biodiversité, à bas bruit depuis des millénaires mais surtout de manière démultipliée depuis environ un siècle. La question qui se pose alors est simple : est-il possible de faire quelque-chose pour améliorer la situation, et si oui quoi ?
La dernière partie du livre de Philippe Grandcolas est consacrée aux « solutions » et « actions » destinées à répondre à ces problèmes. Elle se distingue des chapitres précédents, souvent (et à juste titre) très sombres quant à l’avenir de la biodiversité, par un parti pris manifestement « positif », notamment à l’égard des « solutions » proposées ou mises en œuvre, mais tout en veillant à ne pas remettre en cause les valeurs et le mode de fonctionnement de la société dans laquelle nous vivons. En particulier, elle accorde une attention bienveillante particulière aux textes, décisions et accords pris lors de grandes réunions internationales entre gouvernants et organisations « officielles », bien plus qu’aux initiatives « citoyennes » ou « militantes » qui vont plus loin dans la critique de ces décisions et tentent de promouvoir des actions plus « radicales » que celles-ci.
C’est ainsi que cette partie du livre commence par présenter la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) de 1992 à Rio de Janeiro, ainsi que deux autres conventions adoptées à cette occasion, sur les changements climatiques et la lutte contre la désertification. La CDB est un texte juridique, signé par 196 pays, qui « enjoint » à ceux-ci de conserver, gérer durablement et partager les connaissances sur la biodiversité. Il s’agit d’un texte théoriquement contraignant, ce qui pourrait lui donner beaucoup de poids, si ces engagements n’étaient pas si généraux et flous. Ils se concrétisent avant tout dans l’organisation des fameuses « Conférences des Parties » (COP), dont la COP21 de Paris en 2015 sur les changements climatiques constitue une fierté sans cesse célébrée du gouvernement français, bien que sa décision principale, de limiter le réchauffement climatique en-dessus de 2°C, « de préférence à 1,5°C », soit restée et ne doive rester qu’un vœu pieux. Pour pouvoir tenir cet engagement, les pays concernés « auraient dû » réduire drastiquement leurs émissions de CO2 liées à l’utilisation de combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon) et mettre en œuvre un développement considérable des « énergies renouvelables », ou réduire sensiblement leur consommation énergétique, objectifs qu’aucun pays ne tint – sans pour autant que cela entraîne la moindre « sanction ».
Grandcolas écrit au sujet de la CDB (LBD 207) : « Cette convention et les COP qui en découlent sont donc indispensables, malgré leurs imprécisions ou leurs avancées insuffisantes. Si elles n’existaient pas, nous ne disposerions pas d’objectifs communs, nous ne saurions même pas ce que l’on peut enjoindre aux États ni ce qui est fait ou n’est pas fait. Pour autant, il faut être conscient de ce qui fait défaut : en particulier, au-delà d’une vision éthique de la biodiversité comme bien commun, la CDB a consacré une vision passablement territoriale de la biodiversité, sans faire comprendre qu’elle contribue globalement à un environnement durable pour les humains. Chaque pays aura donc tendance à se considérer comme détenteur d’un patrimoine de biodiversité, sans comprendre que le patrimoine des autres pays conditionne également son bien-être. » Ce paragraphe est intéressant car il présente de manière concentrée les contradictions insolubles entre une approche scientifique de ces questions et une approche inféodée aux orientations politiques des États qui dirigent actuellement la planète. Considérer la biodiversité non pas comme un bien commun à toute l’humanité, dont celle-ci dans son ensemble devrait prendre soin, mais comme un « patrimoine » pouvant appartenir aux États, et donc également à des propriétaires privés (ce qui est en fait bien souvent le cas), ne peut mener, et ce d’autant plus dans le cadre du système capitaliste, qu’à une exploitation de celle-ci, et pas à sa gestion rationnelle, s’appuyant sur les connaissances que nous avons sur son fonctionnement et les menaces qui pèsent sur elle. Plus qu’une affaire abstraite d’« éthique », c’est une question qui concerne la survie de l’humanité. La formule « objectifs communs » qui figure dans ce texte suggère que les États et les citoyens ont en la matière les mêmes objectifs, ce qui est hautement sujet à caution : si c’était le cas, pourquoi les États ne feraient-ils pas ce qui a été établi comme nécessaire pour permettre cette survie ? Or c’est bien ce qui se passe, ce qui signifie que les États ont des objectifs propres qui sont inféodés à des intérêts distincts de ceux des peuples. L’emploi du « nos » collectif pour désigner les décisions et actions des États et les attentes des citoyens s’avère donc trompeur.
Créée en 2012, l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) est l’analogue pour la biodiversité du GIEC (Intergovernmental panel on climate change ou IPCC en anglais) pour le climat (qui existe depuis 1988), les deux étant gérées par les Nations Unies. Ses rapports, rédigés par des dizaines de scientifiques, sont fondés sur des milliers de publications scientifiques et présentent ce qui est consensuel et avéré dans les connaissances comme ce qui est encore matière à discussion (LBD 207). Ils n’ont qu’une valeur de conseil et font l’objet de critiques et de blocages de la part de « personnes en dissonance avec l’écologie ou avec de forts conflits d’intérêt » (LBD 208), cette dernière formule étant en soi tout un programme ! Par ailleurs ses représentants sont plus que réticents à reconnaître le rôle du capitalisme dans la catastrophe actuelle concernant la biodiversité.
Le conflit entre les bénéfices indéniables apportés lors des derniers siècles aux conditions de vie des habitants des pays « occidentaux » les plus riches (avant tout l’Europe et l’Amérique du Nord) par le « progrès » (notamment concernant la santé et l’espérance de vie, lié à la vaccination, à l’hygiène et à la médecine en général), et les atteintes de plus en plus graves à ces conditions de vie liées à la crise de la biosphère, arrive maintenant à un point de gravité tel qu’il devra se résoudre d’une manière ou d’une autre – sans parler du fait que pour une majorité de l’humanité, surtout vivant en zone intertropicale, ces progrès ne sont pas perceptibles et que les conditions de vie sont pires que jamais. Comment faire face à cette situation ? (LBD 209).
La notion de « fausses solutions » est cruciale à comprendre (LBD 211). Il peut s’agir d’actions dont les résultats sont soit nuls soit négatifs, entraînant dans ce dernier cas une aggravation de la situation qu’ils étaient censés résoudre ou atténuer, ou d’autres conséquences inattendues (ce qui ne signifie pas nécessairement imprévisibles) et également destructrices. Le livre en examine ensuite plusieurs. Il faudrait y ajouter de nombreuses « innovations » technologiques dont les conséquences à moyen et long terme sont proprement inconnues mais pourront s’avérer incommensurables, comme la distribution massive dans l’atmosphère de particules réfléchissant les rayons solaires afin de refroidir l’atmosphère ou la fertilisation des océans par des nutriments censés accélérer l’absorption du CO2 par le plancton ‒ ainsi qu’un phénomène maintenant bien connu, à savoir l’« effet rebond » : toute innovation destinée à diminuer la consommation de ressources naturelles par une technologie s’accompagne d’un recours accru à cette dernière. Ainsi la baisse de la consommation d’essence des moteurs à explosion a été suivie d’une augmentation du nombre de véhicules et donc des kilomètres parcourus et de la consommation de carburant [6].
Le livre (LBD 212) donne une analyse assez détaillée de plusieurs « fausses solutions » employée par les humains depuis très longtemps pour détruire les espèces qualifiées de « nuisibles » (ravageurs des cultures ou des stocks, porteurs de maladies, etc.), en détaillant quatre erreurs communes dans ce domaine, consistant à exercer un contrôle grossier (destruction, prélèvement, mise sous cloche, lutte aveugle) sans ciblage et en ignorant trois des dimensions fondamentales des êtres vivants : leur capacité à se reproduire, se disperser et évoluer, souvent (mais pas toujours) en s’adaptant. En fait, les cas où les humains ont pu réussir à éradiquer complètement une espèce sont très rares et pour la plupart limités à des situations particulières, comme les rats dans des îles. Étonnamment, la plupart des extinctions d’espèces directement causées par l’homme ne l’ont pas été parce qu’elle étaient nuisibles mais en raison de surpêche ou de surchasse, où le moteur économique principal de cette destruction (involontaire) était la recherche de profit !
Pour tenter de détruire des espèces d’insectes nuisibles aux cultures (ravageurs, vecteurs de maladies, plantes adventices envahissantes), il est maintenant bien connu que des techniques employées traditionnellement depuis des dizaines d’années ou plus ont des effets négatifs majeurs sur l’ensemble de l’écosystème où elles sont employées, du fait de leur non-spécificité : elles détruisent certes les organismes visés, mais également beaucoup d’autres, le bilan global étant souvent négatif et incitant juste à augmenter perpétuellement les doses de traitement sans résoudre le problème. C’est le cas des épandages d’insecticides, de l’emploi de graines enrobées dans des insecticides ou de plantes modifiées génétiquement pour émettre des insecticides généralistes (LDB 224). C’est pourquoi d’autres techniques, dites de « lutte biologique », ont été développées depuis déjà longtemps, employant des organismes « antagonistes » (prédateurs, parasites, agents pathogènes) ou des méthodes indirectes, comme celle de l’introduction dans une population d’insectes que l’on veut réduire ou détruire d’un très grand nombre de mâles stérilisés, qui monopolisent les femelles au détriment des mâles fertiles, diminuant le succès reproducteur de la population (LDB 222). Récemment toutefois, de nouvelles techniques dites de « bio-ingéniérie » ont été développées avec enthousiasme, profitant de la fascination à la mode pour les technologies, notamment moléculaires, et pour l’« innovation » permanente, tenue pour indispensable au progrès par les énarques et autres responsables de la recherche et de l’agriculture.
Certaines d’entre elles, considérées par certains comme porteuses de grands espoirs, devraient en fait plutôt susciter la prudence. C’est le cas de l’emploi des « nouvelles techniques génomiques » (NTG) telle que la technique des « ciseaux moléculaires » utilisée pour générer un type particulier d’« organismes génétiquement modifiés » (OGM) pour des plantes cultivées ou des animaux d’élevage. Cette technique pose trois types de problèmes (LBD 216) : ciblage imparfait de la modification, pléiotropie (effets multiples d’un même gène) et encouragement à abandonner des pratiques plus positives en matière d’environnement (lutte contre le changement climatique, agroécologie) (LBD 218). Les OGM et NTG sont porteurs d’un autre danger. Les espèces ne sont pas étanches, et des hybridations entre espèces voisines, ou des transferts latéraux de gènes par des virus ou des bactéries entre espèces plus éloignées, peuvent avoir lieu, entraînant une « pollution génétique » qui peut avoir des conséquences délétères pour celles-ci (LDB 219). Ce problème peut être potentiellement bien plus grave lorsque le gène modifié est introduit dans des populations sauvages, comme dans le cas du « forçage génétique » illustré de manière claire en page 220 de LDB. Cette technique est pour l’instant interdite dans de nombreux pays, car le gène modifié risque de se répandre dans des populations ou espèces non visées, par exemple servant de nourriture à de nombreux autres organismes, entraînant leur déclin ou leur extinction, comme dans une expérience réalisée au Brésil (LDB 220). Par ailleurs, comme l’illustre le « drame » bien connu des bactéries anti-bio-résistantes, toutes les espèces vivantes sont susceptibles d’évoluer, et peuvent donc devenir résistantes aux gènes de forçage ou les modifier. Le forçage génétique, présenté par ses sectateurs comme une méthode miracle, est susceptible de créer de nouveaux problèmes pour lesquels il n’y aura aucune solution, une fois répandus dans des populations naturelles, car il sera impossible de restaurer l’état génétique antérieur. La même réserve doit être formulée à l’égard d’une autre technique de bio-ingéniérie récemment développée, celle des ARN interférents, pour laquelle les effets hors-cible sont importants, pouvant affecter des dizaines d’autres espèces non visées (LDB 224).
De manière générale, l’adoption de techno-solutions pour résoudre les problèmes écologiques ou de productivité agricole, qui relève parfois de l’exploit technique et paraît devoir rendre des services extraordinaires, doit être examinée de manière critique approfondie avant d’être mise en œuvre : bénéfices et risques attendus doivent être pesés non pas seulement à la lumière du problème à traiter, mais dans le contexte du fonctionnement d’ensemble des écosystèmes (pas seulement des cultures et élevages) et de leur gestion durable sur le moyen et le long terme, en tentant d’éviter les visions simplistes qui ignorent la richesse de la biodiversité et sa dynamique interne, impliquant reproduction, dispersion et évolution. LBD explicite plusieurs autres exemples d’OGM à cet égard : ceux du riz doré enrichi en bêta-carotène, de la tomate violette enrichie aux antho-cyanines, et du coton Bt produisant une toxine utilisée comme pesticide. Ces trois exemples ont en commun les caractéristiques suivantes : encouragement à la persistance d’un système défaillant (production industrielle polluante ou génératrice de carences alimentaires), efficacité modérée, effet d’annonce et nature commerciale de la proposition suscitant des résistances sociales. Avant de décider d’employer de telles techniques, une phase d’étude critique de leurs conséquences éventuelles, parfois assez éloignées du problème initial, devrait être assurée (LDB 228).
Après avoir présenté plusieurs « fausses solutions », Grandcolas explique de manière convaincante pourquoi une attitude « modérée » ou « raisonnable » qui amènerait à nous contenter de celles-ci en considérant que c’est « mieux que rien » serait une erreur, d’une part parce que le risque qu’elles impliquent est très élevé et surtout largement irréversible (par exemple on ne peut « réparer » des sols ou des nappes pollués par des pesticides), d’autre part parce qu’elles nous dispensent de mener les actions réellement nécessaires : « Qui croira que nous allons développer une agroécologie vivrière locale, résiliente et adaptée aux futurs climats si nous favorisons dans le même temps des innovations technologiques dans le cadre d’une agriculture industrielle axée sur le marché spéculatif des céréales pour animaux, de la nourriture transformée et des agrocarburants ? Il n’y a tout simplement pas assez de surface agricole dans le territoire pour ces deux activités si elles sont pleinement développées. » (LBD 230).
Le livre reconnaît le caractère d’urgence de la crise de la biosphère, et de la nécessité de réduire considérablement nos activités néfastes : destructions massives d’habitats, prélèvements excessifs sur les populations, émission de gaz à effet de serre, pollutions diverses, transports d’espèces. Or ces problèmes proviennent du fonctionnement même de « nos sociétés modernes ». Grandcolas ajoute : « modifier ces mécanismes sociétaux demanderait une équité sociale que nous ne sommes pas capables de respecter » (LBD 229). De telles déclarations indiquent qu’à ce point de la présentation on sort du strict domaine de la biologie pour aborder des problèmes sociaux et politiques. Qu’est-ce donc que cette « équité sociale », et qui est le « nous » dans les phrases qui précèdent ? Le lecteur est amené au bord de comprendre et de lire quelque chose à ce sujet, mais l’auteur va-t-il pousser la porte et aller plus loin ?
L’empreinte écologique
Le livre présente le concept d’« empreinte écologique », qui est fondé sur la surface nécessaire pour produire les ressources utilisées (pour l’alimentation, l’habitat, la mobilité, les services, etc.) et traiter les déchets produits par une personne. Elle est exprimée en hectares globaux par an. Cette mesure individuelle peut être généralisée à des groupes humains pour mesurer leur empreinte globale. Si cette empreinte dépasse la biocapacité d’un milieu, c’est-à-dire son aptitude à reconstituer ses réserves et absorber les déchets produits, il y a « dépassement écologique », qui ne peut être compensé que par l’utilisation de surfaces supplémentaires. C’est ainsi que l’empreinte d’un habitant de la France est en moyenne de 4,7 hectares globaux par an, contre 2,7 hectares actuellement utilisés par la moyenne des humains sur terre. En conséquence, la France utilise une surface couvrant plus de cinq fois le territoire métropolitain, en important les aliments et objets produits ailleurs. La situation est pire pour les nord-américains : si tous les humains consommaient autant qu’eux, il leur faudrait disposer de 2,79 planètes. Au sein d’un même groupe social, l’empreinte diffère beaucoup entre les personnes selon leurs ressources et leurs niveaux de vie. La notion de « sobriété », telle que définie par le GIEC, est le corollaire de celle d’empreinte. Malgré son nom mal choisi, il ne s’agit pas d’un concept « moral », mais d’un objectif de qualité de vie dans un environnement sain. L’empreinte est à la base de la « durabilité », concernant les conditions de vie futures (LBD 231).
Une question souvent discutée est celle de l’impact de l’importance de la population mondiale sur la crise de la biosphère. Sur ce sujet sensible, l’auteur se départ de l’objectivité dont il fait montre dans l’ensemble du livre. Il souligne à juste titre que l’empreinte écologique individuelle des habitants des pays « pauvres » ayant les plus grandes populations, notamment en Afrique et en Asie, est bien moindre que celle des pays « riches » d’Europe et d’Amérique du Nord. Mais il ajoute alors que ce serait d’abord à ces derniers de réduire leur empreinte globale, et que de toute façon, « les démographes » estiment qu’en 2100, lorsque le niveau de vie des pays pauvres aura augmenté (comment ? la question n’est pas abordée), la population mondiale se stabilisera autour de 10 milliards d’habitants (phénomène de la « transition démographique »). Donc, en attendant, ce n’est pas un problème et on ne fait rien ? La notion d’« urgence », présente dans tout le livre, a soudainement disparu ici, comme si 2100 était demain. Les milliers d’hectares de forêts tropicales qui disparaissent chaque année, transformés en plantations de subsistance, en raison de l’augmentation exponentielle de la population misérable sans terre, ne seraient pas un problème, alors que ceux qui le sont à cause de l’activité prédatrice des grands groupes capitalistes qui installent des monocultures destinées à produire de l’huile de palme, des agrocarburants ou du soja destinés aux pays riches le seraient ? Une perspective plus équilibrée paraît plus justifiée, consistant à réduire l’empreinte écologique des deux types de pays, par des approches différentes : en modifiant fondamentalement le rapport des pays riches à la nature (ce que tout le livre préconise) mais aussi en révolutionnant la situation politico-économique des pays pauvres afin d’y réduire la misère, ce qui exigerait une profonde réforme agraire, avec modification du régime de propriété de la terre et d’autres mesures dans différents domaines. Dans les deux cas en fait, la baisse de l’empreinte écologique ne pourra se faire sans bouleverser l’organisation économique, sociale et politique de la société, et ne pourrait résulter d’une simple addition d’initiatives individuelles (LBD 234) sans toucher au « système », comme le suggèrent régulièrement certains.
Questions en débat
Une fois de plus, je recommande vivement à tous la lecture de cet ouvrage remarquable dans sa présentation des principaux problèmes concernant la biodiversité, qu’il décrit de manière bien plus complète et juste que dans la plupart des articles pour le grand public qui leur sont consacrés. Il est toutefois plus discutable dans sa partie finale lorsqu’il s’agit d’expliciter les causes sociales de ces problèmes, et il ne propose aucune analyse politique du fonctionnement de notre société, qui n’est qualifiée qu’une seule fois en page 266 pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une société capitaliste : « Les humains vivent tous dans un système économique capitaliste qui a pour conséquence l’accumulation d’un capital économique, propriété privée et non renouvelable. Est-il besoin de préciser que ce n’est pas une affirmation politique ou militante, aussi honorable pourrait-elle être par ailleurs, mais un constat scientifique partagé par tous les économistes ? Ce système et le capital économique contrastent fortement avec la biodiversité considérée comme ‘capital naturel’, en termes de services écosystémiques ». Des questions restent en suspens dans ces affirmations. En quoi la propriété privée est-elle « non renouvelable » ? Qu’est-ce qu’un « capital naturel » ? L’économie est-elle une science ? Ce paragraphe malaisant montre qu’on s’éloigne là de la zone de confort intellectuel et d’expertise de ce biologiste.
À diverses reprises, le livre propose des analyses psychologiques des comportements collectifs responsables des problèmes collectifs, les attribuant à des « représentations culturelles », des « a priori idéologiques », des « dissonances cognitives » ou des « naïvetés », sans en présenter une analyse politique ou économique, ce qui prête aux « facteurs psychologiques » un rôle déterminant dans ces derniers domaines qui est fort contestable. À cet égard, il épouse étroitement l’idéologie de beaucoup de scientifiques selon laquelle le fonctionnement des sociétés serait déterminé par l’addition des « psychologies » de leurs membres et ne devrait pas être analysé en termes sociologiques ou politiques. Indéniablement, ces domaines sont éloignés des domaines de prédilection de l’auteur. On ne saurait lui en tenir rigueur, car nul ne peut être compétent en tout, mais ces limitations doivent rester à l’esprit lorsque sont abordées les « solutions » possibles pour les problèmes décrits, qui sont proposées dans la perspective « idéale » d’une société homogène, dont tous les membres ou presque partageraient les mêmes soucis et objectifs, et se détermineraient pour l’action principalement en fonction de critères rationnels.
Tout au long de cet ouvrage, l’auteur décrit des situations où les pratiques de notre société ne sont pas « ce qu’elles devraient être » pour éviter les problèmes écologiques au sens large, incluant le fonctionnement des écosystèmes, qu’ils soient gérés directement par l’homme (agriculture, sylviculture, élevage, pêche, exploitation des ressources géologiques et fossiles, etc.) ou influencés par celui-ci ‒ en fait, de nos jours, aucun écosystème terrestre n’est plus « naturel », dans le sens où il ne serait nullement influencé par l’activité humaine. À de multiples reprises dans le livre, il est fait mention de « conflits d’intérêts » entre groupes humains, et du rôle nocif des « lobbies ». Mais quels sont donc ces intérêts contradictoires ? Qu’est-ce que c’est donc que ces « lobbies », et comment se fait-il qu’ils soient légaux dans notre société et qu’ils disposent même de locaux officiels au sein des institutions européennes ? On ne passe jamais de ces constatations superficielles à une analyse du mode de fonctionnement du système capitaliste, dont la fonction, et non pas seulement la « conséquence », est l’optimisation de la plus-value et dépend d’une classe sociale prédatrice ‒ du moins selon le point de vue marxiste adopté ici, dont je me réjouis qu’il soit « honorable ».
Diverses formulations dans le livre indiquent que leur auteur considère le système capitaliste comme indépassable, et n’envisage pas qu’en sortir puisse non seulement contribuer, mais en fait même être indispensable, à des ruptures suffisamment importantes dans nos pratiques pour permettre, non pas d’éviter complètement (il est déjà bien trop tard pour cela) mais encore réduire de manière réellement significative les catastrophes climatiques, écologiques, alimentaires et sanitaires à venir. La phrase suivante est un exemple de ce « fatalisme » : « Ces riches régions de basse latitude ont toujours été l’occasion de conflits d’usage entre leurs habitants et les pays du Nord ; ces conflits ont débuté pendant les périodes coloniales (y compris celles de l’Antiquité) et se poursuivent aujourd’hui à travers la difficulté à partager les avantages (commerciaux et industriels) liés à la connaissance de cette biodiversité, par exemple dans le cadre des activités de l’industrie pharmaceutique ou de l’exploitation forestière. » (LBD 75). Ah certes, il y a bien là une « difficulté », mais serait-il possible de la résoudre, ou est-elle inéluctable dans toute société humaine, et ce depuis « l’Antiquité » ?
Le titre du chapitre 62 du livre, « Comment le changement écologique peut-il advenir ? » suscite l’intérêt et l’attente du lecteur, d’autant plus qu’il commence par dire qu’il faudra une « réorganisation fondamentale, systémique, des facteurs technologiques, économiques et sociaux, y compris des paradigmes et des valeurs, nécessaire à la conservation et à l’utilisation durable de la biodiversité, au bien-être humain à long terme et au développement durable » (LBD 239). Il cite ensuite des changements systémiques qui ont eu lieu dans le passé, comme l’abolition de l’esclavage ou la révolution industrielle – deux exemples en fait fort dissemblables dans leurs mécanismes et leur histoire, et peu éclairants pour ce qui nous occupe ici. Pour permettre de tels changements, il faut selon lui utiliser des « systèmes de levier » et des « collectifs de parties prenantes » (deux termes empruntés au vocabulaire de gestion des entreprises), et il propose la stratégie suivante : « Un des principaux leviers réside dans la génération rapide de bénéfices – y compris économiques – pour toutes les parties prenantes au sein des sociétés. La première modalité relève de l’adoption de procédés minimisant par nature l’empreinte écologique, comme des solutions fondées sur la nature. Cela signifie également que les gouvernements et collectivités devront mettre en place des réglementations ou des mesures favorisant ces procédés, et devront aider à faire évoluer les valeurs culturelles et morales sous-jacentes à la transformation ». Ce faisant, il privilégie une approche idéologique des facteurs historiques, les « valeurs » préexistant à l’organisation sociale et la déterminant, à l’inverse d’une conception matérialiste de l’histoire selon laquelle les infrastructures économiques et politiques déterminent largement (quoique pas intégralement) les superstructures culturelles. La solution qu’il propose s’en remet aux gouvernements pour régler les problèmes, sans s’appuyer sur une mobilisation populaire, et est inféodée à une bonne utilisation des mécanismes du capitalisme, reposant sur une « génération de bénéfices » (LBD 240), dans l’illusion que le système capitaliste serait capable de « devenir vertueux » et de s’auto-réformer sans remettre en cause le fondement même de son fonctionnement. Il fait sienne la perspective de la « transition écologique » dont la fonction principale est de continuer le « business as usual », par exemple en remplaçant la voiture à essence par la voiture électrique mais sans modifier le parc d’automobiles individuelles, le réseau routier mondial et l’énergie globale employée par ces déplacements monstrueux, sans toucher au moteur de fonctionnement du capitalisme, la plus-value arrachée aux travailleurs – en d’autres termes, en pratiquant une « transition écocapitaliste ». L’exemple qu’il donne ensuite d’une telle mesure, concernant le plan d’alimentation durable de la ville de Paris, en est une parfaite illustration : il repose avant tout sur des subventions. La « stratégie des subventions », réservées aux activités « vertueuses » et refusées aux activités « préjudiciables à la biodiversité », se veut exclusivement incitative, et exclut toute intervention autoritaire de l’État. Elle est vouée à n’avoir qu’un impact à la marge sur le fonctionnement économique de la société. Qui peut imaginer que l’arrêt de toute subvention à l’extraction du pétrole, ou aux infrastructures et activités adventices (raffinage, transport, vente), entraînera l’arrêt de celle-ci de la part des trusts internationaux ? Tout ce qu’elle serait susceptible d’entraîner est une augmentation du prix du baril !
L’auteur reconnaît l’existence de conflits autour des activités humaines en rapport avec la biodiversité, mais il qualifie ceux-ci de « conflits d’usage » et pas de « conflits d’intérêts », et préconise de les résoudre au moyen de « compromis raisonnés » (LBD 244). On est bien loin de la « réorganisation fondamentale, systémique, des facteurs technologiques, économiques et sociaux » annoncée quelques pages auparavant. L’ouvrage présente alors trois exemples de « solutions fondées sur la nature » (SFN), concept mis en avant par l’UICN et intégré dans certaines « feuilles de routes politiques » européennes (LBD 245). Il s’agit d’actions de préservation, de gestion durable ou de restauration des écosystèmes.
Le premier exemple est celui des « aires protégées » (réserves, parcs nationaux et régionaux, aires marines protégées) (LBD 247). Très répandues dans le monde, elles sont d’une grande diversité, avec des efficacités très variables en matière de limitation des pressions anthropiques sur les populations animales et végétales et les écosystèmes qui les composent. Certaines, comme la forêt de Białowieża à cheval sur la Pologne et la Biélorussie, qui abrite une importante population de bison, déclarée réserve naturelle forestière en 1921 puis parc national en 1932, faisait suite en fait à une forêt royale destinée à la chasse, qui avait évité pendant des siècles les défrichements qui ont touché la majeure partie des forêts européennes depuis le Moyen Âge. Le premier parc national au monde fut celui de Yellowstone aux USA, créé en 1872. L’histoire des parcs et réserves est complexe, et a été émaillée de polémiques scientifiques et de mobilisations citoyennes, comme dans l’affaire du parc de la Vanoise, premier parc naturel français, dans les années 1968‒1970. Leur bilan est mitigé et mériterait un examen détaillé, mais notons que la notion même de « parc », séparé du reste du territoire, est d’une certaine manière un constat d’échec des idées de développement durable des activités humaines au sein des écosystèmes, caractéristique de la société capitaliste qui s’est développée tout d’abord en Europe puis en Amérique du Nord, et qui contraste avec l’approche de diverses sociétés dites « traditionnelles » pour lesquelles les humains et le reste des êtres vivants appartenaient à un même monde – sociétés dont ne subsistent que quelques vestiges sur la planète, où elles n’ont aucune chance de subsister encore longtemps, malgré l’idéalisation dont elles font parfois l’objet, allant jusqu’à leur exhibition lors de certaines réunions internationales comme la COP16, qui n’est pas sans rappeler les « zoos humains » européens de la fin du 19e siècle.
Le deuxième exemple de SFN évoqué dans le livre, celui de la « restauration écologique » (LBD 252), concerne des écosystèmes qui ont été particulièrement impactés par des interventions et humaines, comme des zones humides asséchées, des cours d’eau canalisés, des haies supprimées, etc. Selon l’ampleur des dégâts à réparer, l’isolement plus ou moins grand du milieu concerné et l’état des zones avoisinantes, de telles restaurations peuvent être plus ou moins lourdes et suivies de succès. Notons toutefois que, dans bien des cas, de telles actions ne permettront que d’établir un nouvel état du milieu, qui n’aura qu’une ressemblance lointaine avec le milieu initial, ne serait-ce que parce que des espèces qui y étaient présentes ou même abondantes sont aujourd’hui éteintes : on aura ainsi procédé à un « semblant » de reconstitution, à l’instar de l’aurochs de Heck, bovin artificiel obtenu par croisements entre races domestiques mais génétiquement distinct de l’aurochs originel définitivement éteint.
Les deux exemples qui précèdent sont certes intéressants, mais il faut reconnaître que leur impact est extrêmement limité par rapport à l’immensité du problème et des difficultés rencontrées par la plupart des humains.
Le troisième exemple de SFN mentionné dans le livre est l’« agroécologie » (LBD 260), incluant l’« agriculture biologique » étroitement réglementée. Ce terme désigne un ensemble de techniques agricoles destinées à remplacer l’agriculture industrielle actuellement dominante, du moins en Europe, et qui pose trois types de majeurs de problèmes. Un tiers de la production alimentaire est actuellement jeté, pour différentes raisons (incluant la destruction des « légumes moches »). Environ 40 % des céréales produites sur 70 % de la surface agricole sont utilisés uniquement pour la nourriture animale industrielle et la production d’aliments aux qualités nutritives désastreuses (malbouffe) et responsable de graves problèmes de santé publique (surpoids, obésité, diabète). Toutefois, malgré ces productions, 800 millions d’humains souffrent de la faim, quand ils ne sont pas soumis à des situations de famine, particulièrement en périodes de guerre ou lors de désastres écologiques (sécheresse, désertification, incendies, inondations, pollutions). Certes, ce dernier point n’est pas dû à des défauts de production en eux-mêmes mais à l’organisation de la société humaine sous le capitalisme, dont le système de marché ne permet pas une distribution équitable de la nourriture dans toute la population mondiale, mais entraîne l’affectation de certaines terres, avant tout tropicales, à des productions destinées à l’exportation vers les pays « occidentaux », sans commencer par nourrir convenablement les populations locales. Une production respectant les principes de l’agroécologie permettrait certes de produire suffisamment de nourriture pour toute l’humanité, mais ce ne sera pas le cas tant que sa distribution se fera en fonction des exigences de profit, qui aboutit dans certains cas, même en situation de paix, à des destructions délibérées d’aliments plutôt que de les distribuer « à perte » ‒ ce qui dès qu’on y réfléchit un peu, bien que ce soit un phénomène connu depuis longtemps par tous, relève tout simplement d’un comportement monstrueux, qui mériterait d’être qualifié de « crime contre l’humanité ».
L’agroécologie utilise la biodiversité dans une lutte intégrée contre les agresseurs des cultures, ménageant des espaces pour leurs antagonistes, ou combinant plusieurs cultures synergiques, effectuant des rotations, utilisant des engrais organiques et prenant ainsi soin de la qualité des sols, intégrant des arbres et des haies dans les champs, et limitant la consommation d’eau. Elle maintient des prairies permettant un élevage extensif et favorise les circuits courts et une rémunération correcte des agriculteurs. Il s’agit à n’en point douter d’une agriculture plus respectueuse de la biodiversité, des sols, de l’eau, des producteurs et des consommateurs. Reste à savoir si une telle agriculture est économiquement viable à grande échelle dans le cadre de la compétition imposée par le système capitaliste, où le juge de paix est le prix des produits pour la plupart des consommateurs plus que leur qualité ou leur respect de l’environnement, que seuls peuvent se permettre de prendre en compte les citoyens les plus aisés. Malheureusement le livre, souvent prodigue en données quantitatives, est silencieux sur la part actuelle de l’agroécologie dans la production agricole, que ce soit en France ou dans le monde, et notamment en Amérique latine, où ce type d’agriculture s’est développé depuis les années 1980.
La notion de « compensation écologique » (LBD 263), en revanche, illustre clairement ce qu’on peut attendre du système capitaliste pour gérer la biodiversité de manière respectueuse de celle-ci et positive pour l’environnement. Depuis 1976, selon la règle « éviter, réduire, compenser » (ERC), la loi française exige qu’avant la destruction d’un milieu le responsable cherche à éviter les dégâts, sinon à les réduire, et enfin à le « compenser ». Elle autorise « dans certains cas » (par exemple, concernant une structure « d’utilité publique » jugée « indiscutable ») une telle destruction (par exemple la suppression d’une zone forestière pour permettre le passage d’une autoroute ou la création d’un aéroport) si un milieu « équivalent » est installé dans un autre site. Plusieurs dysfonctionnements dans cette procédure sont décrits dans l’ouvrage, qui mènent à la conclusion : « le mécanisme de la compensation devrait être fortement encadré », ce qui n’est pas le cas actuellement (LBD 264). Il y a pire, ce que ne mentionne pas Grandcolas : la « compensation » peut consister simplement à payer pour permettre soi-disant la mise en place « quelque part » (parfois loin du site initial) d’une « compensation » qui bien entendu ne « réparera » en aucune manière le dommage créé. Cette vision purement comptable, financière, des questions écologiques, qui d’appuie sur le concept critiqué ci-dessus de « valeur » de la biodiversité, démontre une incompréhension totale des questions d’environnement par les capitalistes, qui rendent urgente la nécessité de leur retirer le pouvoir de nuire en les désaississant de tout pouvoir de gestion dans la société.
Cette notion de « valeur » de la biodiversité en termes d’espèces « sonnantes et trébuchantes » se retrouve dans le concept de « capital naturel » qui est basé sur l’idée que la biodiversité rend des « services écosystémiques », les « ressources biologiques » contribuant au fonctionnement de la biosphère à travers l’atmosphère, l’eau, les sols, etc. (LBD 266). Or ceux-ci, du moins dans une vision « occidentale » qui considère que les humains peuvent « posséder » la nature, comme s’ils lui étaient extérieurs, constituent au moins des « biens communs » qui ne devraient pas pouvoir être privatisés. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, la biodiversité a sa dynamique propre, avec les trois dimensions de la reproduction, de la dispersion et de l’évolution. Elle ne peut être thésaurisée en banque et figée pour la faire « fructifier » : au contraire elle est constamment instable et modifiable, selon sa dynamique propre. Si on la considère comme un « capital », pour qu’il conserve sa « valeur » il faut limiter les prélèvements de manière à permettre la reconstitution permanente du stock, ce qui exige de prendre en compte les interactions avec le reste de l’écosystème. En réalité, c’est rarement le cas et la plupart des écosystèmes « tendent à être surexploités ou endommagés sans vergogne » (LBD 268).
Un exemple donné dans le livre est particulièrement démonstratif. Si un propriétaire de chênaie ancienne considère celle-ci simplement comme un capital, il pourra décider d’y pratiquer une coupe à blanc et de « réaliser » ce capital de manière rapide, au lieu d’en pratiquer une exploitation régulière, respectueuse du renouvellement permanent des arbres. De plus, considérant qu’attendre 150 ans pour que la chênaie soit de nouveau exploitable est insupportable, il pourra décider de remplacer les chênes par une plantation homogène de conifères à croissance rapide qui dégraderont le sol et rendront cette « forêt » particulièrement vulnérable à des canicules, des incendies ou des maladies. De tels processus ont été légions lors du dernier siècle dominé par le néolibéralisme, rompant avec une tradition séculaire d’entretien soigneux et à long terme des forêts considérées non comme un « capital » mais comme des « partenaires » des humains, au même titre que les autres composantes de la biodiversité.
Selon l’auteur, les « externalités négatives », et éventuellement positives, des activités humaines sur le bien commun qu’est le « capital naturel » devraient donc être prises en compte dans l’évaluation de ce dernier : coûts en pollutions générées et des transports en circuits longs, impact sur le climat et sur la santé des agriculteurs et habitants voisins, etc. (LBD 269). En cas d’externalités positives, elles devraient faire l’objet de subventions ou d’exonérations incitatives. Les remarques présentées ci-dessus sur cette question s’appliquent ici aussi.
Les chapitres de conclusion du livre expriment plusieurs vœux pieux, sans expliciter comment parvenir à leur réalisation.
Le premier est le souhait que les gouvernements et les collectivités en charge des politiques publiques soient « capables de conduire à des compromis entre différents enjeux : activités industrielles, production énergétique, activités culturelles, production alimentaire, santé humaine et... biodiversité » (LBD 271). Pourquoi des compromis et pas tout simplement des politiques au service du « bien commun », la question n’est pas posée. Et par exemple, concernant la forêt des Landes, sa conception, sa gestion, celle de la canicule puis des incendies auxquels elle vient d’être soumise, quels « compromis » auraient-ils été souhaitables : un peu moins de pins et un peu plus de feuillus, un peu plus de pompiers et de canadairs, mais pas trop tout de même, il faut faire des économies pour payer la dette, quelques communes sauvées et d’autres sacrifiées au feu… mais au fait, n’est-ce pas justement ce qui a été fait ? Plusieurs recommendations méritoires sont émises à cet égard, sans aucune suggestion concernant les actions à mener, et par qui, pour les mettre en œuvre : par les gouvernants eux-mêmes peut-être ? En tout cas il n’est fait mention d’aucune nécessité d’une mobilisation populaire pour soutenir ces demandes, dont la dernière est à la fois savoureuse et pathétique : « Enfin, le gouvernement doit suivre scrupuleusement les avis scientifiques des instances consultatives qu’il a lui-même créées » (LBD 273). En conclusion, « La gestion de l’environnement comme un bien commun doit réintégrer un espace d’État de droit dont elle est de plus en plus ostracisée. » Réintégrer, vraiment ?
De la même manière, s’il existe en France plusieurs lois permettant théoriquement de protéger l’environnement, « leur contenu, pertinent à de nombreux égards, n’a pas conduit aux améliorations attendues » (LBD 275), parce que « le diable se cache dans les détails et empêche de stopper les dégradations environnementales : la protection des espèces et des espaces peut être contredite par une déclaration d’utilité publique pour tel ou tel projet » (LBD 276). Diverses autres modalités de « bémolisation » des lois en vigueur sont ensuite évoquées, pour conclure ainsi : « Il y a donc à la fois un enjeu de droit, avec des textes dont les dispositions ne devraient plus pouvoir être contournées, et un enjeu de police et de justice, avec des moyens et une volonté de ne pas permettre plus de dégradations contraires à la loi (…). On peut certes souhaiter inclure de nouvelles dispositions intéressantes, comme le crime d’écocide (introduit seulement en tant que délit) (…), mais il est clair que la responsabilité incombe d’abord à l’État et à ses représentants, nommés ou élus, de cesser de tenter de contourner des dispositions juridiques pour répondre à des intérêts à court terme » (LBD 277). « Tenter » de contourner, vraiment ? À court terme, vraiment ?
La question « Pourquoi faut-il connaître pour agir ? » est ensuite examinée. Après avoir rappelé, avec l’exemple de la vaccination, que certaines connaissances sont indispensables pour une action pertinente en faveur du bien commun, le fait que les connaissances sur la biodiversité restent insuffisantes dans la population comme parmi les « décideurs » est souligné à juste titre. Grandcolas l’attribue avant tout au manque de familiarité et de contact concret avec la biodiversité des citadins, à la diminution de l’enseignement de la biodiversité de l’école au lycée, et à la faiblesse de la pédagogie à cet égard, qui ne transmet pas assez les valeurs éthiques liées à la biodiversité. La focalisation sur les citadins est fort discutable à mon avis : selon mon expérience portant sur des dizaines d’années de « terrain » dans le monde entier, bien des villageois et paysans, ayant vécu toute leur vie au contact avec la terre, les plantes et les animaux, sont pétris d’idées préconçues fausses sur la nature et les êtres vivants en dehors des « veaux, vaches, cochons et couvées » et peut-être chats, chiens et poisons rouges, et sont capables d’actes destructeurs considérables vis-à-vis de leur environnement proche qu’ils connaissent souvent très mal. Il y a des exceptions, chez eux comme chez les citadins, mais je serais plutôt tenté d’y voir l’effet d’une « inclinaison naturelle » ou d’expériences de l’enfance, ensuite renforcées par des promenades, des rencontres, des lectures. L’école, à cet égard, peut jouer un rôle important, mais là encore le facteur individuel est important, certains enseignants pouvant transmettre leur enthousiasme pour la nature et d’autres leur absence d’intérêt ou leur crainte à son égard. Contrairement à celle d’autres pays comme l’Angleterre, où bien des gens connaissent les noms de tous les oiseaux de leur jardin, la culture française traditionnelle n’est guère « naturaliste », et ne risque guère de le devenir à notre époque où un enfant qui rapporterait des têtards à la maison pour les regarder grandir dans une cuvette tomberait sous le coup de la loi car, s’il est loisible à tout propriétaire de couper un arbre ou de combler une mare dans son jardin, y ramasser un têtard lui est aujourd’hui interdit.
Les médias seraient susceptibles de jouer un rôle positif important pour sensibiliser le public aux questions relatives à la biodiversité mais, comme le souligne Grandcolas (LBD 282), leur action dans ce domaine devrait être considérablement améliorée. Les émissions animalières, et plus rarement celles portant sur d’autres aspects de la biodiversité, montrent de nos jours des documents extraordinaires (filmés dans des milieux difficiles d’accès, montrant des comportements rares, etc.), parfois même « trop » (car ils peuvent donner l’impression aux spectateurs que les animaux s’adonnent en permanence à des activités frénétiques, alors que dans la nature ils passent la majeure partie de leur temps immobiles, à attendre ou à dormir), et peuvent susciter un intérêt réel chez les enfants et même les plus grands. En revanche, les émissions d’actualité, ou même les grands reportages, envoient très souvent des messages critiquables concernant la biodiversité et les différents aspects de la crise actuelle de la biosphère. Tout d’abord en raison de leur anthropo- ou vertébrocentrisme déjà évoqué, qui suggère que la planète n’est quasiment peuplée que de vertébrés sinon de mammifères, alors que, mises à part leur taille et leur biomasse, ceux-ci ne représentent qu’une infime partie du nombre des espèces qui composent la biodiversité et contribuent à son fonctionnement. Mais ensuite et peut-être surtout parce que, quasiment sans exception, tout reportage ou même toute allusion à des problèmes écologiques, extinctions ou menaces d’extinctions d’espèces, pollutions, incendies, etc., est soumis à l’ « injonction d’optimisme » qui exige de clore le message par une conclusion positive, annonçant que le problème va être réglé, ou le sera, ou pourrait l’être, ou devrait l’être, « l’homme » (entité abstraite sans sexe, âge, classe sociale ou autre particularité) ayant dans tous les cas la capacité de résoudre le problème. Et cette attitude quasi-obligatoire pour les reporters, journalistes, éditorialistes, débouche invariablement sur une de ces phrases creuses horripilantes que nul ne peut manquer d’avoir entendues : « il n’y a pas de risque zéro » [17], « si rien n’est fait », « des solutions existent »… On attendrait d’eux qu’ils jouent le rôle de lanceurs d’alerte, sans embellir ni enlaidir la réalité, mais peu d’entre eux le font, en France du moins.
Grandcolas évoque ensuite le rôle des entreprises et l’impact écologique de leur activité (LBD 283), mais c’est surtout pour mentionner leur « chaîne de valeur » et dire que les enjeux sont « colossaux », mais sans donner d’exemple d’entreprises qui auraient sensiblement modifié leurs pratiques pour « baisser leur empreinte », si ce n’est qu’il cite la « fast fashion » comme « un des secteurs les plus dommageables », et l’agriculture artisanale bio comme « le secteur le plus vertueux en termes d’environnement ». La grande masse des entreprises ne semble guère concernée par ces problématiques. Pas mot n’est dit des entreprises extractivistes, transformatrices et distributrices des sources fossiles d’énergie, ni de l’industrie nucléaire, de ses accidents inévitables à terme [17] et de ses déchets radioactifs non recyclables qui posent de plus en plus de problèmes de stockage, quand ils ne sont pas jetés plus ou moins clandestinement en mer dans des fûts ayant une « espérance de vie » de quelques dizaines d’années – pourtant l’impact de ces activités sur la biodiversité est considérable.
Pour finir, le livre évoque les actions individuelles qui peuvent être faites pour contribuer à « transformer nos sociétés et diminuer notre empreinte écologique » (LBD 287). Il affirme que « la somme de nombreuses petites actions réalisées par des millions de personnes peut apporter globalement un bénéfice écologique durable et significatif ». Il ajoute que, de plus, nous pouvons engranger des bénéfices personnels immédiats de nos « ‘bonnes’ actions ». Enfin, éloge est fait de l’« exemplarité ». En revanche, la notion d’action collective pour, justement, « transformer nos sociétés », est absente de cet ouvrage.
En conclusion (LBD 291), Philippe Grandcolas fait sienne l’idée répandue que l’évocation d’un futur sombre n’est pas une bonne manière d’« éveiller les consciences ». Il dresse néanmoins une liste de catastrophes récentes et de problèmes permanents ou récurrents liés à un environnement dégradé, concernant les conditions de vie, la santé, les conflits armés… Il insiste sur le fait que le rôle de la biodiversité dans ces problèmes est souvent sous-estimé ou ignoré par divers intervenants, parfois bruyants mais mal informés, que ces problèmes vont persister et s’aggraver, et qu’il est urgent d’agir. Constatant qu’il y a de plus en plus de « dissensions » et de « dissonances » au sein des sociétés humaines, il écrit que « l’urgence de remédier aux crises environnementales devrait au contraire nous commander de nos rassembler autour d’objectifs vitaux », et il préconise de « prendre des mesures de levier accélératrices qui permettent la réalisation de changements transformateurs, avec des bénéfices immédiats pour toutes les parties prenantes – gouvernements, collectivités, entreprises, citoyens. Sans de tels leviers, nos sociétés confrontées à des aléas plus fréquents et plus graves sombreront dans l’inéquité et la discorde ». Et il donne un récapitulatif des « mesures de levier » présentées dans l’ouvrage, parmi lesquelles un « changement de valeurs éthiques » jouera un rôle important. Toutefois, le levier de « l’incitation financière » sera selon lui le levier le plus puissant, « comme un vecteur non seulement de profits, mais aussi d’équité ». En d’autres termes, il apporte un soutien clair au système politico-économico-social du capitalisme, qu’il exonère de toute responsabilité dans la crise actuelle.
Il est permis et, semble-t-il même, honorable, de ne pas partager son diagnostic, de penser que les « inéquités et discordes » sont déjà présentes et vont effectivement aller en croissant, se transformant en conflits sociaux et politiques violents, qui se résoudront en définitive par le maintien du capitalisme, mais sous une forme d’une férocité décuplée par rapport à ce que nous connaissons aujourd’hui, ou par la destruction de ce système et son remplacement par une société au service des humains et pas des profits. Dans ce combat à venir, car il s’agira d’un combat et pas d’un débat, il sera précieux pour ceux qui voudront faire cette révolution de ne pas penser, dire et faire n’importe quoi concernant les questions environnementales, écologiques et climatiques, et pour ce faire de disposer d’informations scientifiques sur la biosphère, son fonctionnement, sa crise et les mesures efficaces pour y survivre. Dans cette perspective, des livres comme celui de Grandcolas seront précieux comme source fiable d’information.
Ce qui nous attend
Revenons au chapitre introductif de ce texte. Il propose un diagnostic. C’est que l’été 2026 est porteur d’un basculement dans la conscience de beaucoup en France concernant non seulement l’existence de la crise de la biodiversité mais également sa gravité et sa proximité dans le temps et dans l’espace pour une bonne partie de la population. Il ne s’agit plus cette fois-ci d’ours blancs dérivant sur des morceaux de banquise, d’indiens Yanomami confrontés à la destruction de la forêt amazonienne ou de victimes de l’ouragan Katrina en Louisiane en 2005. Cette fois-ci c’est chez nous, c’est aujourd’hui, cela touche des milliers de personnes, des centaines de localités, c’est multiforme : chaleur insupportable pendant des semaines entraînant des milliers de morts chez eux, sécheresse détruisant une grande partie des productions agricoles de l’été et tuant des milliers d’animaux d’élevage, incendies annihilant des surfaces gigantesques de forêts et des centaines de maisons… Cette fois-ci, le sentiment dominant pour beaucoup de personnes n’est plus la détresse ou la tristesse mais la colère, et cette colère a une cible précise : c’est le gouvernement du pays, qui est clairement identifié comme responsable, par son incurie, son mépris, son incompétence, son absence de prévoyance, de ces catastrophes et de celles qui vont suivre. Car nous ne sommes pas sortis de l’auberge. La canicule a bétonisé les sols, qui n’absorbent plus l’eau de pluie, et les prochaines grandes pluies vont être suivies comme les années précédentes d’inondations géantes, y compris en zones urbaines, tandis que l’eau potable va manquer à la population et au bétail. Le déficit hydrique, particulièrement grave pour les cultures qui dépendent d’irrigation (comme les stupides plantations de maïs destiné à nourrir le bétail), va persister et continuer, et empirer avant la fin de l’année en raison d’un épisode exceptionnellement grave du phénomène climatique mondial El Niño. La destruction massive des récoltes et la baisse des rendements, non seulement en France mais également dans le reste de l’Europe et du monde, et la spéculation qui en découle, vont entraîner, outre l’aggravation des baisses de revenus et des faillites d’agriculteurs déjà en cours depuis longtemps (en raison notamment de l’existence de la concurrence des grandes entreprises agro-industrielles ainsi que du rôle de la grand distribution), des augmentations brutales des prix de l’alimentation, des restrictions de disponibilités et très probablement des pénuries, notamment de céréales. Combinés avec l’augmentation des prix des carburants et de l’énergie liée aux guerres en cours, ces événements vont considérablement renchérir le coût de la vie à la rentrée et après celle-ci.
Malgré leur gravité locale, ces désastres ne seront toutefois que des événements parmi d’autres, qui concerneront sur toute la planète dans les années et décennies à venir un ensemble de domaines dont j’ai tenté un survol en 2022 [18] : santé, pharmacologie, recherche bio-médicale, médecine et hôpital ; extinction des espèces ; dérèglement climatique ; crise économique du système capitaliste ; crise des ressources énergétiques, des matières premières et notamment des terres et métaux rares ; risques liés au numérique et aujourd’hui à l’IA ; crise culturelle ; crise démographique et migratoire ; risques liés au nucléaire militaire et au nucléaire « civil » ; enfin et surtout, les synergies entre ces crises, qui seront susceptibles d’en démultiplier les conséquences en raison de l’« effet domino ». L’ensemble de ces menaces, qui certes ne se réaliseront pas toutes à la même vitesse, auront des conséquences effroyables sur les conditions de vie, de travail, de santé de milliards d’individus. Et ceci sans préjuger de l’éventualité d’un « effondrement généralisé » de la société humaine mondiale évoquée sous le nom de « collapse », impliquant l’ensemble de réseaux de communication et de transports à moyenne ou longue distance, entraînant l’implosion des sociétés locales, la destruction de leur tissu social et des conflits sans précédents – possibilité qui reste une hypothèse, même si elle gagne en vraisemblance chaque année, dans la mesure où « rien n’est fait » pour résoudre les problèmes de fonds.
Ces informations ne sont pas nouvelles. Elles circulent depuis des dizaines d’années, mais elles se heurtaient jusqu’ici soit à « scepticisme optimiste » (« de telles horreurs ne sont tout de même pas possibles »), soit à un « négationnisme organisé », soit à une conception « locale » des problèmes. En effet, le mouvement « écologiste », certes très divers, a longtemps été dominé par une conception, qu’on pourrait rattacher dans le mouvement ouvrier à la tradition anarchiste, qui « se méfie de l’État » ‒ pas seulement celui qui est au pouvoir et oppresse, mais aussi celui que l’on « pourrait prendre », car de toute façon l’État c’est mal et le prendre c’est devenir à son tour l’oppresseur. Cette conception a joué un rôle historique important à certaines époques et dans certaines situations, celle de la guerre d’Espagne restant la plus riche en enseignements : en refusant de prendre le pouvoir, les anarchistes majoritaires ont laissé les staliniens minoritaires s’en emparer – pour trahir la révolution dont Staline et ses sbires craignaient qu’elle ne réveille les velléités révolutionnaires dans son propre pays.
Les écologistes « historiques » ont longtemps partagé cette attitude, étant peu enclins à parler de « politique » mais prêts à s’engager dans des combats locaux à perspective autogestionnaire comme celui du Larzac, une perspective critiquée à l’époque par certains mouvements marxistes minoritaires [19]. Or l’État capitaliste est capable de supporter pendant un certain temps l’existence en son sein de « noyaux autogestionnaires » jouant le rôle d’« abcès de fixation » temporaires, dans la mesure où ils sont périphériques, dans des zones de peu d’importance économique et politique, et ne menacent pas directement le pouvoir central : malgré d’importantes différences entre ces différents combats, ce fut une caractéristique commune de luttes comme celle du Larzac (1971‒1981), de Lip (1973‒1976) ou du Chiapas au Mexique (1994‒2023). On retrouve une orientation similaire dans certains combats « écologistes » récents comme celui de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (2010‒2018) ou les luttes contre les méga-bassines depuis les années 2010, culminant pour l’instant dans les manifestations de Sainte-Soline en 2022 en 2023. Malgré leur caractère local, ces dernières mobilisations firent l’objet d’une répression gouvernementale féroce, dont on peut penser qu’elle avait valeur d’exemple dans la mesure où il existe divers autres projets de méga-bassines sur le territoire. Il est toutefois intéressant de constater que le mouvement des gilets jaunes de 2018‒2019, bien qu’originaire de zones rurales et périurbaines, et échappant au contrôle des organisations politiques et syndicales, ne se soit pas cantonné à des manifestations locales mais soit rapidement « monté à Paris », portant notamment la revendication de la démission de Macron et tentant d’atteindre l’Élysée en novembre et décembre 2018.
La situation de l’été 2026 est différente et nouvelle. Le basculement évoqué ci-dessus se traduit par le fait que tous les appels à des actions (réunions, conférences de presse, pétitions, manifestations) se situent au niveau national, pas local (Gironde, Landes, Drôme, Var, Pyrénées Orientales, etc.) et s’adressent au gouvernement. Pas pour geindre ou le supplier, mais pour lui présenter des listes de revendications précises, dont la pleine satisfaction serait en fait contradictoire avec le cahier des charges de la 5e République en pleine déconfiture. Ces revendications sont justifiées et doivent être soutenues sans réserve par le mouvement ouvrier et démocratique. Elles ne constituent pas par elles-mêmes un programme de gouvernement centré sur la lutte contre la crise de la biosphère, une question bien trop complexe pour pouvoir être traitée seulement sous la forme de revendications, slogans ou formules magiques (comme « transition écologique »), comme nous l’avons vu à travers l’analyse du livre de Grandcolas. Mais l’urgence aujourd’hui n’est absolument pas là. En fait, elle est très simple. La 5e République bonapartiste, telle qu’elle s’est incarnée depuis 1958, a démontré qu’elle était absolument incapable de répondre aux exigences et besoins de la grande majorité de la population, et tout particulièrement de protéger celle-ci de la crise de la biosphère. Elle n’est pas réformable. Quel que puisse être leur résultat, les élections « pestilentielles » de 2027 ne permettront pas d’avancer dans ce sens, tant que la Constitution actuelle est en vigueur. La question centrale aujourd’hui, l’urgence, n’est pas de proposer un programme de gouvernement susceptible de répondre à ces problèmes, c’est de sortir de la 5e, et pour ce faire l’élection d’une Assemblée Constituante pourrait être un chemin. Il n’y a aucune raison d’attendre 2027 pour cela, bien au contraire. Les mobilisations en cours sur les questions environnementales, si elles se renforcent, pourraient constituer un premier pas vers une organisation à la base des travailleurs et des démocrates dans le cadre de comités, de réunions, de débats, préparant une série d’actions nationales comme les manifestations annoncées pour septembre, dont il n’est pas impossible qu’elles se réunissent, et exigent la démission du président de la République, la dissolution des chambres et la convocation d’élections pour une Assemblée Nationale qui pourrait décider la convocation d’une Constituante. Ce qui est à l’ordre du jour, à l’orée d’une aggravation et d’une accélération majeure de la crise environnementale dans les mois et années qui viennent, pas dans 20 ou 50 ans, c’est plus qu’un choix de « modèle de société ». C’est la question de la survie de la société humaine organisée et de sa mise au service des besoins de ses membres.
Alai Dubois
21 août 2026
Notes
[1] Ian Angus. Face à l’anthropocène : le capitalisme fossile et la crise du système terrestre. Écosociété, 2018.
[2] Scientifiques en rébellion. Sortir des labos pour défendre le vivant. Seuil Libelle, 2024.
[3] Philippe Grandcolas. Loi Duplomb : le débat confisqué. Éditions du Faubourg, 2026.
[4] Philippe Grandcolas. La biodiversité : urgence planète. État des lieux, menaces, solutions. Notre monde vivant en danger expliqué à tous. Tallandier, 2025.
[5] Alain Dubois. « À propos de cuisses de grenouilles. Protection des amphibiens, arrêtés ministériels, projets d’élevage, gestion des populations naturelles, enquêtes de répartition, production, importations et consommation : une équation difficile à résoudre. Les propositions de la Société Batrachologique de France ? ». Alytes, 1983, 2 (3) : 69‒111.
[6] Nicolas Chevassus-au-Louis. Décroiscience. Agone, 2025.
[7] Jacques Monod. Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne. Seuil, 1970.
[8] Stephen J. Gould. Wonderful life. The Burgess Shale and the nature of history. W.W. Norton, 1989.
[9] Marc-André Selosse. De la biodiversité comme un humanisme. Seuil, 2026.
[10] Yves Cochet. Devant l’effondrement. Essai de collapsologie. Les Liens qui libèrent, 2019.
[11] Alain Dubois. • « Zootaxonomy in the Century of Extinctions: time for field work and collections ». In: D. Williams & Q. D. Wheeler, (ed.), The new taxonomy: a science reimagined, Boca Raton (Taylor & Francis), 2025: 90‒111. <https://doi.org/10.1201/b22822-6>. • « Les extinctions et l’urgence taxonomique. » In: V. Rineau & V.Barriel, (ed.), Histoires de systématiciens, Biosystema, 2026, 33: 91–104.
[12] Alain Dubois. « The relationships between taxonomy and conservation biology in the century of extinctions ». Comptes rendus Biologies, 2003, 326 (suppl. 1): S9–S21.
[13] R. H. Cowie, P. Bouchet & B. Fontaine. « The sixth mass extinction: fact, fiction or speculation? ». Biological Reviews, 2022, 97: 640–663. <https://doi.org/10.1111/brv.12816>.
[14] M. S. Engel, L. M. P. Ceríaco, G. M. Daniel, P. M. Dellapé, I. Löbl, M. Marinov, R. E. Reis, M. T. Young, A. Dubois et al. [77 signataires]. « The taxonomic impediment: a shortage of taxonomists, not the lack of technical approaches ». Zoological Journal of the Linnean Society, 2021, 193: 381‒387.
[15] Alain Dubois. « Un naturaliste face à l’extinction massive des espèces ». Postface de J. Delord, L’extinction d’espèce : histoire d’un concept et enjeux éthiques, Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle, 2010 : 617‒666.
[16] Alain Dubois & Jean-Jacques Morère. « Pollution génétique et pollution culturelle ». Comptes rendus de la Société de Biogéographie, 1980, 56: 5‒22.
[17] Alain Dubois. • Jean Rostand : un biologiste contre le nucléaire. Berg International, 2012. • « Collapse Acte 2 : optimisme, résilience et négationnisme. » 19 juillet 2021. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>. • « Peut-on être ‘de gauche’ et favorable au nucléaire? ». 29 janvier 2022. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>. • « Le mouvement ouvrier et les Trois Terribles Tigres. 1. Introduction. » 19 janvier 2025. <lherbu.com> et <blogs.mediapart.fr>.
[18] Alain Dubois. « Marxisme et biosphère. 4ème partie. Collapsologie, optimisme et complotisme. ». 19 janvier 2022. <https://aplutsoc.org/2022/01/19/marxisme-et-biosphere-4eme-partie-collapsologie-optimisme-et-complotisme/> et <https://lherbu.com/2022/01/marxisme-et-biosphere.1-4.html>.
[19] Les marxistes contre l’autogestion. Préface de Stéphane Just. Selio, 1974.