Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
6 Janvier 2026
Mon père, lorsqu’il venait nous rejoindre à Sury au milieu de l’été, allait souvent à la pêche. Pêche moins glorieuse que celle de sa jeunesse dans les torrents de Haute-Savoie, où selon ses récits il savait trouver, guetter et attraper les truites à la mouche, caché derrière les rochers. Il avait deux lieux de prédilection pour ses activités halieutiques : l’étang de Rivas et la Mare à Sury.
Drôle de nom pour un cours d’eau, la Mare. C’est pourtant celui de la jolie rivière qui traverse Sury-le-Comtal. Affluent de la Loire, autrefois « de 1ère catégorie », c’est-à-dire rivière à truites, où la pêche à l’asticot était interdite ‒ aujourd’hui sans truite depuis longtemps ‒, peu profonde, sauf dans quelques trous, traversable à pied une bonne partie de l’année en de nombreux endroits, la Mare n’était qu’à une dizaine de minutes de marche de la maison de Sury, et mon père y allait parfois dans la journée. Il la longeait du côté des jardins, opposé à celui où passait le chemin carrossable vers lequel les bancs qui le bordaient étaient tournés, pour ne pas rater les passants, sans doute bien plus intéressants que la surface argentée et mouvante de l’eau. Mon père marchait quelques dizaines de mètres puis, ayant repéré un endroit favorable, par exemple là où un gros arbre juste au bord avançait sa ramure au-dessus d’un trou d’eau, s’avançait sans bruit et y jetait sa ligne appâtée avec un ver de terre ou de vase. S’il y avait là un chevesne [1] de belle taille, ou exceptionnellement une truite [2], c’était lors de ce premier jet qu’il y avait quelque chance d’avoir une touche : après c’était trop tard, et autant aller ailleurs. Une fois achevé le tour de ces « coups » entre le pont du cimetière et celui de la grand-route, il valait mieux se tourner vers les zones peu profondes au soleil, pour tenter de rapporter une friture de vairons [3] et de goujons [4] que toute la famille apprécierait. J’accompagnais rarement mon père lors de ces pêches itinérantes, car mon impatience me poussait de temps en temps à le dépasser, pour être le premier à découvrir le prochain site propice à la pêche, et malgré ma discrétion il craignait que je fasse fuir les meilleures prises potentielles.
Aussi allais-je souvent à la Mare avec mes grands-parents, avant d’être assez grand pour qu’on me laisse y aller seul. J’avançais le premier le long de la rive, d’où parfois plongeaient des grenouilles vertes ou s’enfuyaient des lézards verts [5], y regardais les petits poissons, nageant toujours face au courant, mais avec des mouvements brusques latéraux ou vers l’aval parfois suscités par ma présence.
Très vite, j’y apportai mon petit filet puis mon premier filet troubleau, reçu en cadeau avec mes premières vraies bottes. Plus « professionnel » pour un naturaliste que l’épuisette des pêcheurs à pied des bords de mer, le filet troubleau vendu dans les boutiques parisiennes de Boubée et Deyrolle se composait d’un manche de bambou en deux parties démontables, et d’une poche repliable en jute similaire à celle des sacs à pommes de terre, dont les mailles étroites retenaient les plus petits insectes aquatiques – mais mettait longtemps à se vider de son eau à travers elles, surtout quand il avait ramassé de la vase ou de la végétation, ce qui faisait de son maniement un travail de force comparable au bêchage d’un jardin !
Dans les parties peu profondes de la Mare, je m’avançais dans l’eau pour passer, à contre-courant, ce filet dans les jolis herbiers qui tapissaient par endroit le fond sableux ou gravillonneux de la rivière. J’en rapportais alors des insectes aquatiques que je découvrais et apprenais à reconnaître, et des petits poissons qu’on ne voyait jamais de la berge et que mon père, pêcheur occasionnel dans la Mare, ne connaissait pas car ils ne sortent pas des herbiers et ne mordent jamais aux appâts : des loches [6], petits poissons très minces et allongés, bigarrés dorsalement et avec des ventres colorés de jaune, pas blanc comme ceux qui vivaient en plein courant, et dont la bouche portait des petits barbillons comme les goujons. Ils étaient bien plus faciles à capturer en passant le filet à l’aveugle dans les herbiers que les vairons, chevesnes et autres poissons de pleine eau, qui voyaient le filet et s’échappaient immédiatement !
Au printemps et au début de l’été, dans une zone très peu profonde près de la grand-route, il y avait de grands bancs de tout petits poissons, des alevins de l’année, si nombreux qu’il était possible d’en capturer quelques-uns en plongeant et relevant le filet très vite au sein d’un groupe.
Je rapportais de la Mare dans un petit seau mes précieuses captures que je mettais dans mes aquariums ou le baquet de la cour pour les observer de plus près, mais ces poissons de plein courant, et particulièrement les loches, ne survivaient pas longtemps dans cette eau stagnante et moins oxygénée que celle de la rivière. Plus « costauds », les alevins se maintenaient en vie s’ils n’étaient pas mangés par de plus gros poissons dans le même récipient.
[1] Squalius cephalus.
[2] Salmo trutta.
[3] Phoxinus phoxinus.
[4] Gobio gobio.
[5] Lacerta bilineata.
[6] Barbatula barbatula.
Et puis il y avait l’étang de Rivas, près de la Loire, à une dizaine de kilomètres de Sury. C’est là que mon père préférait aller pour ses matinées de pêche « sérieuses ». Mais pour ce faire il lui fallait se lever tôt, « à la fraîche », et prendre la voiture, de manière à être installé vers 6 heures avec son siège pliant, son panier, sa bourriche et ses deux ou trois cannes à pêche. Il me disait qu’il chérissait ces moments de solitude au bord de l’eau, au lever du jour, où il observait immobile le réveil de la nature. Il admirait particulièrement les superbes martins-pêcheurs [7] bleus, rouges et blancs, plongeant à l’eau pour attraper des petits poissons, les avaler en un clin d’œil ou les apporter à leurs petits. Il me racontait des scènes rarement observées par les promeneurs avec chiens ou familles, que seuls son calme et son silence lui permettaient de voir, comme la chasse des brochets [8] : ce superbe poisson peut passer de longs moments immobile, flottant à la surface de l’eau, où on peut le prendre pour un morceau de bois flottant, jusqu’à ce qu’il bascule et plonge prestement pour saisir un poisson passant sous lui.
Comme la plupart des pêcheurs en étangs, mon père pêchait « au coup », c’est-à-dire installé en un endroit de la rive, sans en bouger. Il attrapait ainsi surtout des « poissons blancs », c’est-à-dire dont la chair est blanche (gardons [9], rotengles [10], brêmes [11], plus rarement tanches [12] et carpes [13]), mais aussi parfois des perches [14], perches arc-en-ciel [15] ou poissons-chats [16]. Il pestait lorsqu’il pêchait ces deux dernières espèces introduites d’Amérique-du-Nord, car ces goinfres avalent profondément l’appât, rendant difficile l’extraction de l’hameçon et exigeant parfois de couper le fil de nylon.
Il m’emmenait parfois avec lui, quand il ne commençait pas trop tôt pour un enfant. Ses tentatives de m’apprendre à pêcher au coup tournèrent rapidement court : je n’aimais pas la passivité de ce style de pêche, consistant à attendre que le poisson morde ou à tenter, souvent en vain, de l’attirer en jetant à l’eau de l’« amorce », un mélange immonde et polluant. Très vite je le laissais et allais longer la rive de l’étang, avec mon filet et mon seau. Et là, que de surprises ! Des grenouilles vertes plongeant à l’eau, ou mieux ne plongeant pas, lorsque j’arrivais si discrètement que je ne les dérangeais pas et pouvais les observer assises immobiles, tournées tout de même vers l’eau au cas où un danger surviendrait. Des perches arc-en-ciel mâles attendant la visite d’une femelle au centre du nid arrondi, entouré de petites pierres, qu’ils avaient préparés pour leurs noces ‒ mais en chassant vertement tout autre mâle tentant de s’y installer. Des bébés poissons-chats nageant en groupe à la surface, gobant de l’air avec leur étrange mouvement de balancement de la tête vers la droite puis la gauche.
Cette espèce de poisson-chat, originaire d’Amérique-du-Nord, introduite en France en 1871 à partir de spécimens échappés du Muséum de Paris dans les égoûts puis dans la Seine, est depuis devenue « invasive » dans de nombreux pays d’Europe, où sa présence perturbe les écosystèmes et nuit aux espèces autochtones. Ce poisson présente de fortes épines associées aux nageoires dorsales et pectorales. Lorsqu’on le prend dans la main, il se débat et il est fréquent de se faire piquer par celles-ci, piqûre empoisonnée dont la douleur subsiste assez longtemps. À mes dépends, j’appris que les juvéniles, dont l’aspect est presque identique à celui des adultes en modèle réduit et tout noirs, sont tout aussi redoutables que ces derniers à cet égard.
Bref, mes pérégrinations le long de rives de l’étang de Rivas n’étaient jamais ennuyeuses, et j’en rapportais toujours des captures, ne seraient-ce que quelques insectes aquatiques. Je rapportais mes découvertes les plus intéressantes à Sury pour leur consacrer de nouvelles observations. Ce n’était pas toujours le cas de mon père, parfois bredouille ou presque à la fin de la matinée. Il libérait alors les quelques poissons de sa bourriche, qui ne méritaient pas d’y consacrer du temps de préparation pour si peu à manger. Son plaisir était surtout dans l’activité de pêche elle-même, pas dans son résultat en termes culinaires, sauf en cas plutôt rare de pêche abondante.
[7] Alcedo atthis.
[8] Esox lucius.
[9] Rutilus rutilus.
[10] Scardinius erythrophthalmus.
[11] Abramis brama.
[12] Tinca tinca.
[13] Cyprinus carpio.
[14] Perca fluviatilis.
[15] Lepomis gibbosus.
[16] Ameiurus melas.
À la fin de l’été, au moment de rentrer à Paris, il fallait se séparer de mes élevages. Il n’était pas alors question pour moi d’occire les grenouilles, crapauds, insectes et poissons qu’ils contenaient. Je les libérais donc dans le jardin ou la boutasse ‒ avec une seule exception une seule année : les petits poissons-chats de Rivas dont je n’appréciais pas les épines. Je les apportai alors à la Mare et les libérai dans la zone tranquille près de la grand-route, qui me paraissait mieux leur convenir car le courant y était très faible.
Je ne me doutais pas alors que ces libérations de quelques dizaines d’animaux dans la boutasse et dans la rivière y auraient des conséquences non négligeables, et pour certaines irréversibles.
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6 janvier 2026