Le blog d'Alain Dubois, Saturnin Pojarski et Augustin Lunier
10 Avril 2026
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Texte de Jean Rostand du 24 décembre 1968, publié dans Quelques discours (1964–1968), Club Humaniste, 1970, et reproduit dans Alain Dubois, Jean Rostand, Un biologiste contre le nucléaire, Berg International, 2012.
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Trois hommes, depuis trois jours, tournent autour de la lune.
Je ne veux pas savoir si ce sont des Américains ou des Russes : ce sont des hommes.
Par eux, l’un des plus vieux rêves humains touche·à sa réalisation. Les souvenirs de Cyrano de Bergerac, de Fontenelle, de Jules Verne, de Wells, et de bien d’autres, se pressent en notre esprit, pour émouvoir notre sensibilité et provoquer notre imagination.
Qui n’éprouverait, de prime abord, un sentiment d’enthousiasme en songeant à la féerique prouesse qui est en train de s’accomplir et qui agrandit encore l’idée qu’on se faisait du « singe nu » qu’est l’Homo sapiens ? Qui n’admirerait le courage, la résolution, la hardiesse de ces violateurs d’un azur vierge, de ces voyageurs sans devanciers ?
Et comment, à travers eux, ne voudrait-on rendre hommage aux savants, aux ingénieurs, aux techniciens, qui, par la rigueur de leurs calculs, par le soin et l’ingéniosité de leurs préparatifs, par la qualité de l’outillage qu’ils ont créé, ont rendu possible l’incroyable aventure ?
Comment ne s’inclinerait-on pas, à cette heure, devant la puissance inventrice et novatrice de la science, et non seulement parce que cette puissance exprime le génie humain dans ce qu’il a de plus irréfutable, mais aussi, et peut-être surtout, parce que – ainsi que le rappelait naguère Jacques Monod, après Albert Bayet, – elle témoigne de vertus essentiellement morales : amour désintéressé de la vérité, conscience professionnelle, discipline ascétique, probité scrupuleuse dans la recherche des faits et dans l’utilisation des résultats.
Oui, devant ce chef-d’œuvre de la connaissance et de l’éthique que représente un tel achèvement matériel, nous ne pouvons qu’applaudir. Mais – au risque de scandaliser quelques-uns – je ne cacherai pas que, pour ma part, je me sens obligé de mettre une sourdine à mon applaudissement.
Car on doit quand même se demander si vraiment c’est à bon escient que les plus précieuses qualités morales et intellectuelles de l’homme ont été mobilisées pour la réussite d’un tel exploit.
Je sais que, ce disant, je vais passer pour un terre-à-terre, mais peu m’importe. Et certes, je n’ignore pas que, dans le domaine de la science, on discerne mal l’utile de l’inutile, et qu’en se donnant les moyens d’atteindre la lune, l’homme se trouvera amené à des inventions et à des découvertes capables de servir à de tout autres fins. Néanmoins, je tiens que le fabuleux, que le merveilleux effort prodigué pour aboutir au voyage circum-lunaire est hors de proportion avec les conséquences qu’on en peut attendre, soit sur le plan spéculatif, soit sur le plan de l’application pratique. Je tiens qu’il y a, sur notre terre, une foule de choses à faire qui eussent mérité d’avoir la priorité sur ce qu’on appelle orgueilleusement l’exploration du cosmos.
Tant que nous restons désarmés contre le cancer, tant que des maladies sont à vaincre qui pourraient être vaincues, tant qu’une majorité de terriens souffrent de la misère, de la faim, et restent plongés dans l’ignorance, tant que nous n’aurons pas résolu les problèmes de la surpopulation et du sous-développement, tant que des vieillards et des infirmes, partout, manqueront du nécessaire, tant que notre petit globe ne sera pas habitable pour tous, tant que règneront l’injustice sociale, la violence, le racisme et le fanatisme, dans un monde mesquinement divisé en patries, tant qu’un gouvernement mondial n’aura pas été institué qui prévienne les risques de guerre et nous garantisse contre le génocide atomique, je penserai que tourner autour de la lune est un luxe qui pouvait attendre, et que c’est là – pour parler comme Chamfort – avoir des dentelles avant d’avoir des chemises.
Aussi bien, ne nous dissimulons pas que cette sorte d’entreprises n’est pas le fruit de la seule curiosité ni même de la pure ambition humaine. Qui voudrait croire que le seul avantage de l’Homme soit ici en jeu ? Si d’aussi gigantesques moyens furent mie en œuvre, c’est qu’il s’agit de fortifier le prestige d’une nation, c’est-à-dire d’un impérialisme ou d’une idéologie. C’est qu’il s’agit d’agrandir un fragment d’humanité aux dépens d’un autre. Course à la primauté, à l’hégémonie...
Encore s’il ne s’agissait que de prestige national ! Mais sommes-nous bien certains que, de cette compétition fébrile, chaque pays n’espère pas retirer quelque profit stratégique ? Sommes-nous certains que ces belles opérations extra-terrestres n’auront point, dans l’avenir, des prolongements terrestres, trop terrestres ?
Nous sommes, hélas, payés pour savoir comment les plus nobles conquêtes de la science se laissent bientôt pervertir par l’esprit de violence et de domination. Nous savons comme on a vite fait de transmuer l’engin de paix en instrument de mort, de glisser de l’invention au crime et d’avilir la connaissance en en faisant la complice des guerriers. Guerre atomique, guerre chimique ou bactériologique... Et c’est pourquoi il n’est guère possible de se réjouir sans arrière-pensée du splendide exploit que nous saluons en ce jour. Admirons sans réserve les héros, mais craignons ce qu’on fera, demain, de leur héroïsme.
Tant que l’homme n’aura pas su pacifier et unifier sa petite planète, nous sommes condamnés à suspecter tout ce qui lui confère un surplus de pouvoir. Les victoires de la science ne seront victoires de l’humanité que le jour où tous les hommes seront citoyens du monde.
Trois hommes, en cet instant, tournent autour de la lune. Je ne veux pas savoir si ce sont des Américains ou des Russes : ils sont des hommes…
Jean Rostand
24 décembre 1968